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samedi 21 octobre 2017

La guerre à la politesse est un combat sans merci de Gaspard de Lalune


 Éditions Textuel
★★★★★(J'ai adoré)

Une bonne nouvelle : l'irrésistible album de Gaspard de Lalune est en librairie depuis le 11 octobre… Il est beau, magnifique même (on ose à peine l'ouvrir), plein de couleurs, chaque page mériterait d'être sous verre comme une affiche !
Gaspard de Lalune ? Mais qu'est-ce que c'est que ce nom ? Qui est ce Gaspard de Lalune ? Une postface nous apprend qu'il est né en 1876 à Bordeaux, qu'il commence sa carrière en 1898 et qu'il aurait participé au mouvement DADA, « Il aurait à lui seul plus d'un millier d'oeuvres allumées et écrits exhalant un rétro-futur sublimé avec un soupçon d'utopie joyeuse » (quel programme!), « pas alcoolique pour un saoul » (nous voilà rassurés!), il serait même à l'origine d'un mouvement « ayant pour seule arme la plume et l'art » : le « plum' art » (ah, ah, ça me va bien pour lire au lit !). Et, paraît-il que c'est une citation destinée aux pessimistes obscurantistes qui fut à l'origine de son travail : « Ici nuit, là-bas jour ».
Mais trêve de plaisanterie, qui se cache derrière ce pseudo ? Peut-être bien le très contemporain Vincent Falgueyret dont on apprend par une minuscule ligne qu'il serait « l'héritier probable de Gaspard de Lalune »… Un auteur qui, sous un autre pseudo : Auguste Derrière, a écrit auparavant d'autres textes : Les moustiques n'aiment pas les applaudissements (2009), Les mites n'aiment pas les légendes (2013)… et qui avoue que chez lui, le jeu de mots a quelque chose de pathologique et qu'il a même bien du mal à tenir correctement une conversation sans en placer un ! Décidément, que de mystères !
Bon, venons-en au fait : sans rire, si vous aimez les jeux de mots, l'humour absurde inspiré du Dadaïsme, les calembours impertinents, si les belles, que dis-je, les magnifiques planches colorées s'inspirant à la fois de l'esthétique pop, des anciennes publicités ou gravures style Belle Époque et des planches encyclopédiques joyeusement détournées vous tentent, si vous aimez les univers décalés, loufoques, déjantés, timbrés, toqués, complètement inattendus, génialement trouvés et diablement potaches, alors, c'est sûr, vous allez vous régaler et bien rire (et paraît-il qu'on en a besoin, ça permet de vivre plus longtemps - ce n'est pas votre but dans la vie ?, ah bon, tant pis). L'album fourmille de détails, vous avez le sentiment d'en avoir fait le tour quand une lecture plus fine, plus minutieuse vous apprend que vous étiez passé à côté d'une multitude de petites choses délicieuses et inattendues ou d'un jeu de mots qui soudain se révèle (eh oui, parfois je comprends vite mais il faut m'expliquer longtemps) !
Un vrai coup de coeur pour ce très bel ouvrage à savourer sans modération car, comme le dit bien justement l'auteur: grand cru... petite cuite …

Je ne résiste pas à l'envie de vous montrer mes pages préférées et pardonnez-moi pour la qualité bien médiocre de mes photos !

                    

jeudi 19 octobre 2017

David Bowie n'est pas mort de Sonia David


Éditions Robert Laffont
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Il était une fois trois femmes, trois sœurs : Hélène qui joue le rôle de cadette et de narratrice, Émilie, la benjamine et Anne, l'aînée. Trois sœurs et trois façons d'être au monde. Trois caractères, trois personnalités, trois tempéraments et une seule mère ...
Dans cette famille, à une époque lointaine appelée enfance, Anne portait du bleu, Hélène du violet, Émilie du marron. C'était la mère, Édith, qui avait fait ce choix et on ne remettait pas en question l'autorité de celle qui décidait de tout et voulait tout contrôler. On obéissait, on se taisait. 
Les couleurs influencent-elles le caractère ? Oui, pense Hélène qui finalement avec son violet ne s'en était pas trop mal tirée. « Le bleu d'Anne : un gage de raison, de droiture, le sens des responsabilités. » Anne, la cinquantaine comme les trois autres, est effectivement devenue une fille organisée, réfléchie, qui n'embrasse pas, contient toujours ses émotions. 
Émilie, on s'en doutait, a toujours détesté sa couleur (le marron), elle est d'ailleurs maintenant persuadée qu'on ne l'a jamais vraiment aimée (à mon avis, je ne suis pas psy mais le marron doit y être pour quelque chose...), ni tenue dans les bras : elle est fragile, pas très sûre d'elle, ultra sensible et pleure pour un rien : « sa capacité de larmes est très supérieure à la moyenne ».
Et puis, il y a Hélène, la narratrice, qui dit ce qu'elle a à dire et qui a eu elle aussi des moments difficiles (le violet ?), elle qui a eu besoin qu'un psy lui dise, alors qu'elle n'avait que vingt-huit ans, « qu'on n'est pas obligé d'aimer sa mère » ouf, enfin, après cette révélation, elle avait pu vivre et souffler un peu...
Alors, le jour où la mère qui distribuait les couleurs disparaît, les filles se retrouvent. Celle qu'Hélène appelait « sa connasse de mère » n'est plus, celle qu'Hélène pensait « increvable » parce que « la méchanceté conserve » n'existe plus. « Je suis désarçonnée… de découvrir que l'on peut aimer tout de même quelqu'un que l'on n'aime pas. » remarque-t-elle finalement.
Elles se retrouvent toutes les trois dans l'appartement de la mère, un lieu où elles mettaient les pieds le moins souvent possible et elles contemplent ce territoire étranger rempli d'objets choisis méticuleusement un par un, aimés, chéris, plein de mille et une choses qui leur rappellent celle qu'elles ont à la fois tant détestée et tant aimée.
Elles sont là, un peu paumées parmi tout ça, bras ballants devant ce tri insurmontable qu'elles doivent faire et sans elle, la mère, dont la présence se loge dans chaque objet, chaque meuble, chaque tissu. Elles se retrouvent, resserrent les liens un peu distendus de la fratrie et soudain, l'enfance resurgit, intacte, entière, ainsi que le plaisir d'être ensemble, de se retrouver sœurs avant tout, loin des maris et des enfants.
«Nous expérimentons à nouveau l'évidence d'être une famille, chose étrange, dont on ne sait pas très bien s'arranger quand si longtemps nous nous en sommes fichues, chacune occupée à se dépêtrer de l'enfance. »
Chacune fera son deuil à sa façon, deuil qu'elles revivront bien rapidement avec la mort du père un an après.
J'ai beaucoup aimé ce roman, certainement en partie autobiographique, qui met en évidence toute la complexité des liens familiaux, les tensions, les haines et surtout tout l'amour qui est là, toujours présent, même dans les paroles les plus dures, les plus terrifiantes. Un récit très vivant, émouvant, tendre, joyeux (si, si!), des personnages attachants et drôles (ah l'humour décapant d'Hélène la narratrice!)… bref, tout ça est plein d'humanité et j'adore !

Et David Bowie dans tout ça ? Ah, il a sa place, vous verrez… et tant de choses à dire...

mercredi 18 octobre 2017

Une fille, au bois dormant d'Anne-Sophie Monglon


Éditions Mercure de France
★★★★☆(J'ai beaucoup aimé)

Lorsque Bérénice retourne travailler dans sa boîte de com' après son congé mater, on la prévient : elle n'a plus à s'occuper des prezzes, les Présentations en interne des Cahiers documentaires qu'elle rédigeait. C'est une autre fille, celle qui l'a remplacée en son absence, qui s'en charge désormais. Bérénice ose à peine s'avouer qu'elle se sent soulagée: les comptes rendus à l'oral, ça n'est pas pour elle.
Clara, sa copine, adjointe de la DRH, ne voit pas du tout les choses de la même façon et tente de la faire réagir : « ton job a été amputé », « ton problème, c'est que tu es trop peu VISIBLE », « il y a celles qui prennent la lumière et celles qui sont périphérisées », « placardisées » et « tu risques de bientôt en faire partie » lui assène brutalement Clara pour lui ouvrir les yeux . Il faut selon elle « comprendre le concept de soi comme marque » (je vous jure, ça existe, ça s'appelle le personal branding - 1. quand je vous dis qu'on touche le fond... - 2. plus je vieillis, plus je me dis que le monde de l'entreprise n'était VRAIMENT pas fait pour moi !), donc, il faut : parler de soi, se répandre partout sur la toile, les réseaux sociaux, se vendre, se montrer, « occuper l'espace », raconter son accouchement sur Facebook, son amour pour l'opéra baroque et les éclairs au chocolat, attendre fébrilement les like, les espérer nombreux et enfin seulement, EXISTER, être VIVANT ! Une société où le paraître a supplanté l'être et où l'image est le maître mot...
Mais le problème, c'est que Bérénice est d'une autre époque, d'un temps où « la pudeur pouvait être une qualité ». Tiens, c'est vrai, le mot « pudeur » semble maintenant complètement désuet, je ne sais même pas si mes élèves en connaissent le sens et savent qu'à une époque, on évitait de parler de soi – il faudra que je vérifie dès demain… Je sens que lorsque je vais leur expliquer le sens de ce mot, ils vont ouvrir de grands yeux et me rire au nez !
« On pourrait raconter ta vie d'adulte, amoureuse comme professionnelle, par tes retraits, effacements, défections, seconds rôles, planques derrière les arbres, choix par défaut qu'ensuite tu ne cherches plus à remettre en cause ... N'en as-tu pas assez ? » lui demande cette petite voix qui tente de la réveiller...
Pour exister maintenant, et notamment dans le monde de l'entreprise, il faut se placer au devant de la scène, être visible, sous les feux des projecteurs. Alors, quand Bérénice se voit proposer un stage pour « faire entendre sa voix », elle s'inscrit et écoute, de loin au début, Guillaume, le formateur.
L'histoire de Bérénice est celle d'une femme effacée, d'une « invisible » : « c'est BBD, la Belle au bois dormant... Bérénice Barbaret Duchamp, trente-trois ans, cadre moyenne, mariée, un nourrisson, flottant depuis près de vingt ans dans un sommeil singulier. », une femme que l'éducation, la société, la vie ont gommée lentement : « Tu es issue d'une procession de femmes pour qui s'effacer est devenu une activité, surjouant leur faiblesse, je ne sais rien faire, je ne comprends rien, je suis si vite perdue... ». C'est vrai, on a vite fait inconsciemment d'endosser le costume que la société nous tend, de penser que rien ne peut être autrement puisque c'est comme ça depuis la nuit des temps, on a vite fait de se taire, de renoncer, de faire comme si ce n'était pas pour nous parce que nous, on ne peut pas (on est moins fortes physiquement), on ne sait pas (on est moins fortes intellectuellement), on n'a pas l'habitude (on ne l'a jamais fait). Et puis, pas la peine de discuter, les choses importantes se règlent entre hommes. Alors, pour se faire entendre, il faut faire du bruit, taper du pied, griffer, mordre : pour certaines, c'est envisageable, pour les autres, juste pas possible comme on dit maintenant, alors, c'est l'engloutissement, ciao, pas vue, pas retenue, oubliettes… Pas facile d'exister dans ce monde de brutes !
J'ai beaucoup aimé ce roman, l'histoire d'un éveil, celui d'une femme qui n'aime pas la lumière mais qui va petit à petit venir au monde, y prendre sa place et vivre, c'est l'histoire d'une renaissance et d'un retour à la vie.
L'auteur a choisi d'écrire à la deuxième personne, et ce « tu » m'a fait penser au « tu » de Sarraute dans Enfance : c'est un pronom (la petite voix bien enfouie de sa conscience?) qui réveille, qui appelle doucement « tu m'entends ? », qui ramène progressivement à la vie et j'ai trouvé ce choix d'écriture particulièrement judicieux. En même temps, il était impossible à la narratrice de dire « je » puisque d'une certaine façon, au début, elle n'existe pas...

Un très beau texte tout en nuances qui exprime une double violence : celle d'une société où la femme occupe bien souvent la place que les hommes lui assignent et où il faut à tout prix se vendre pour exister. Pour celles qui n'aiment ni l'ombre ni les projecteurs, pas facile de trouver sa place !

                          

mercredi 11 octobre 2017

Point cardinal de Léonor de Récondo


Éditions Sabine Wespieser
★★☆☆☆ (J'ai moyennement aimé)

Sur un parking de supermarché, Mathilda se démaquille. A l'abri des regards, un coup de lingette sur le visage, le masque tombe et Laurent démarre. Il rentre chez lui comme s'il revenait d'un entraînement sportif, prend rapidement une petite douche et « bonjour tout le monde ! », s'assoit à table pour le dîner. Une soirée agréable entre sa femme et ses deux ados, une soirée de plus à cacher la vérité : Laurent se sent femme, Laurent veut changer de sexe.
C'était risqué de la part de Léonor de Récondo de se lancer dans un sujet dont on parle souvent ces temps-ci dans les journaux, à la télé et même au cinéma : on ne compte pas en effet les témoignages, souvent terribles d'ailleurs, de ces hommes qui se sentent femmes et de ces femmes qui se rêvent dans un corps d'homme. Risqué parce que sans un traitement un peu original, un point de vue un peu différent, on risquait de retomber dans du déjà vu, déjà lu, déjà entendu.
Hélas, c'est précisément ce que j'ai ressenti. Je dirais pour être honnête que j'ai passé un bon moment de lecture (je l'ai lu en une soirée) comme j'aurais regardé un bon téléfilm. Point cardinal est un roman agréable à lire mais qui ne m'a rien appris de nouveau sur le sujet, j'ai même, il faut bien le dire, parfois eu le sentiment que toutes les scènes attendues étaient là, que chacune d'entre elles relevait du cliché au détriment parfois de toute vraisemblance.
Une vraie déception donc.
Ce à quoi je m'attendais de la part de Léonor de Récondo ? Une analyse plus fouillée de la conscience des personnages, ici trop archétypiques, trop caricaturaux. J'imagine aisément que vivre une telle situation entraîne immanquablement l'impression d'être littéralement écartelé entre la nécessité de vivre en accord avec soi-même et la violence, l'espèce de raz de marée familial que va assurément provoquer l'aveu de ce que l'on est réellement.
Une vraie tragédie, une tempête sous un crâne.
Mais de cela, il n'en est rien ou presque : le portrait qui nous est fait de Laurent laisse suggérer qu'il ira jusqu'au bout - et c'est ce qu'il fait - quels que soient les dommages collatéraux comme on dit : il en a besoin, c'est sa vie, il a attendu assez longtemps.
Mais son fils de seize ans est détruit, totalement anéanti et sans vouloir trop en raconter, il finira par quitter la maison pour aller en pension. Et Laurent (devenu Lauren) retourne au restaurant avec sa femme (comme avant), et Laurent (Lauren) s'achète de jolis vêtements (sans se cacher et avec le sourire complice et bienveillant de la vendeuse), et Laurent (Lauren) poursuit son petit bout de chemin. Il est heureux, enfin !
Mais quid de l'inquiétude de ce père pour son fils absent ? Quid du déchirement du père et du fils (je me sentirais bien incapable d'aller faire un brin de shopping, sachant mon gamin au trente-sixième dessous, prêt à n'importe quel geste insensé!) ? Et évidemment, quid de ce que devient le gamin ? Laurent dit à un moment qu'il est un père avant d'être une femme. Ah bon ! Peut-être. En tout cas, ça ne se voit pas. Ou pas assez. Dommage.
Bien involontairement je pense, l'auteur ne donne finalement pas une image très positive de ce Laurent essentiellement occupé de sa petite personne.
J'imagine que la réalité est beaucoup plus complexe, qu'un homme ou une femme transexuel(le) est avant tout père ou mère et que le devenir de l'enfant a une place centrale lorsque l'on se demande si c'est oui ou non le moment de se révéler.
Quant au fait de résoudre les problèmes en téléphonant à une radio pour raconter que son père est devenu une femme ou bien en écrivant un article pour le journal du collège comme le fait la fille de Laurent, cela ne me semble pas du tout crédible. C'est beau, ça fait très téléfilm bons sentiments/tout le monde s'aime/bonne nuit à tous/faites de beaux rêves mais rien de tout cela n'est plausible sauf au pays des Bisounours !
Non, je crois que le parcours des trans est beaucoup moins lisse, que les embûches sont hautes comme des montagnes et que le quotidien ressemble souvent à l'enfer : tout est silence, non-dit, torture morale, souffrance pur jus, détresse sans nom. Il suffit de lire ou d'écouter quelques témoignages : c'est du lourd. La jolie fin où tout le monde s'aime et tout le monde s'embrasse, non, je n'y crois pas. C'est sympa cet optimisme, ça fait chaud au coeur, ça rassure, on se dit que notre monde, il est beau, il est gentil mais est-ce la réalité ?
Car la vérité, je l'imagine aisément, est beaucoup plus sombre, beaucoup plus violente, elle porte le nom de deuil blanc, de honte, de culpabilité, de responsabilité, elle pose des questions d'identité, de repères et elle se heurte longuement voire à jamais à l'incompréhension, au désespoir voire à la haine avant que les choses ne s'apaisent (si elles s'apaisent un jour...) Bien sûr, il est question de tout cela dans le livre, je ne le nie pas, mais insuffisamment à mon sens ou de façon beaucoup trop superficielle : Laurent donne l'impression de surmonter finalement assez facilement tous les obstacles.
Par ailleurs, une autre question me taraude : la lingerie, le maquillage, les perruques, le parfum semblent tenir une place essentielle pour Laurent. Même si je sais que la transformation physique d'un trans est importante, je me demande si tout ce travestissement est nécessaire. Je m'interroge : est-on obligé de passer par là pour être femme ? La féminité se résume-t-elle à cela ? Finalement, suis-je femme moi qui ne porte ni talons hauts, ni soie, ni maquillage ? A-t-on besoin, pour se sentir femme, d'aimer danser en string rouge et en porte-jarretelles dans des boîtes de nuit ? Ou est-ce un cliché de plus ? (Et si c'était le cas, ce serait vraiment désolant!) Je me pose la question même si j'ai bien conscience que moi, en tant que femme, je n'ai précisément pas besoin de passer par ces symboles un peu outranciers. Mais, est-ce une nécessité pour un trans de passer par là ? Voilà le type de question que j'aurais aimé voir aborder dans le livre par exemple.
Évidemment, finir un roman sur une touche plus sombre, en s'inquiétant par exemple du devenir d'un adolescent dont on s'est plus ou moins débarrassé en le mettant en pension est moins léger, ça plombe un peu, c'est sûr, ça pèse même un peu lourd sur la conscience mais cela a au moins le mérite de poser les vraies questions sur un sujet que l'on connaît mal, ce qui permettrait éventuellement d'avoir un jour un point de vue plus juste et donc plus apaisé sur un thème encore tabou et sur lequel pèsent des clichés qui n'aident certainement pas à comprendre et donc à accepter. Et c'est bien dommage.

mardi 10 octobre 2017

La beauté des jours de Claudie Gallay


Éditions Actes Sud
★★★☆☆(J'ai aimé, sans plus)

Au début, le livre m'a déplu, tout m'a déplu : le prénom du personnage principal, Jeanne, très en vogue actuellement - trop d'ailleurs - : qui donnait à sa fille le prénom Jeanne dans les années 75 ? Personne ! Alors, elle, elle s'appelle Jeanne et elle a quarante et quelques années. Elle a de la chance d'avoir un si beau prénom. Je l'imagine pensive - les Jeanne sont pensives - et calme. Elle porte un foulard vert et un gilet gris pas très neuf. Oui, je la vois bien comme ça. Elle est émerveillée par le monde, les petites choses du monde, la lumière, un renard, des abeilles qu'elle prend le temps d'observer, parce qu'elle a le temps, Jeanne. 
Elle aime aussi l'art contemporain, les performances et son mari est un gentil abruti qui refait toute la cuisine, lui ramène des macarons tous les mardis (je pleure) et met des sous de côté pour aller en Grèce. 
Bref, tout ça m'a énervée, peut-être parce que je n'y croyais pas, tout me semblait sonner faux. Un peu/beaucoup cliché, quoi. D'abord, j'aurais préféré qu'elle s'appelle Stéphanie, Sandrine ou Nathalie comme tout le monde à cet âge-là, qu'elle n'ait pas ce doux air rêveur-ailleurs-jevoisdeschosesquepersonnenevoit, qu'elle se tue au travail au boulot ET à la maison plutôt que de regarder les coccinelles se promener sur le rebord de la fenêtre ou les trains passer et qu'elle se réjouisse au moins UN PEU de côtoyer un homme qui l'aime et qui refait chaque année une pièce de la maison et sans râler en plus ! Ingrate ! Tu préfères quoi, toi, comme teinte pour la cuisine ? Je ne sais pas, je vais réfléchir cette nuit… Quand il n'y a plus qu'à choisir la couleur, ça va ! Grrrrrrrr !
Jalouse moi ? Ben OUI, peut-être, certainement même : 1. Parce que je ne m'appelle pas Jeanne, 2. Parce que j'ai intérêt à ne pas avoir les deux pieds dans le même sabot avec ma marmaille et le boulot, 3. Parce que les jolies-belles choses de ce monde, je n'ai pas le temps de les contempler, voire je les écrase en marchant dessus (non intentionnellement bien sûr - attention chez moi, défense de tuer les araignées, elles sont énormes, peuvent rester six mois dans un coin, bien tranquilles, mais on n'a pas le temps de se causer elles et moi, chacun son taf), 4. Parce que j'aime l'art, contemporain et tout et tout mais de là à ce qu'il ait une influence sur ma vie… (sauf la littérature, bien sûr), j'en conclus donc que je suis hyper insensible.
Résumons : mon nom est nul, ma vie est nulle, je n'ai aucune sensibilité et l'art me laisse de marbre.
C'est pourquoi, Jeanne m'a énervée.
Mais, comme je ne suis pas du genre à ne pas finir un livre, je suis allée jusqu'au bout et… est-ce la simplicité de l'écriture qui m'a touchée ou la Jeanne et son malaise existentiel qui ont fini par m'avoir ? Je ne sais pas mais je me suis retrouvée complètement chamboulée (comme quoi, je ne suis pas si insensible que ça, na!), en pleurs, vidée… Les dernières pages m'ont bouleversée, je les ai trouvées tout simplement très belles et je me dis que comme une idiote, dès le début, j'aurais dû me laisser aller. Au lieu de ça, j'ai fait la fière, j'ai voulu résister (pourquoi ? Faudrait creuser… Un peu de frustration ? Il faudra que j'en parle à mon psy !) Bon, en tout cas, me voilà bien ! Depuis que j'ai refermé le livre, je pense à Jeanne souvent, comme quoi…
Que je vous présente enfin le sujet (comme vous êtes patient!)
Donc Jeanne - quel beau prénom quand même…- s'ennuie. (Ses grandes filles sont parties, elle ne semble pas partager grand-chose avec son mari, son boulot n'est pas bien passionnant MAIS, ses grandes filles vont bien (et c'est déjà pas mal), son mari l'aime (c'est appréciable aussi) et elle a un emploi (ce n'est pas donné à tout le monde) : alors quoi ? Fatiguée d'être heureuse, la nouvelle Bovary ? Une petite dépression qui s'annonce ? En tout cas, parfois les petites choses en entraînent de plus importantes (l'effet papillon, c'est ça?) : un coup de vent et un cadre se décroche, le verre se brise et une photo s'échappe. D'une de ses filles ? Non, pas du tout, c'est une photo de Marina Abramović. Quoiiii, vous ne connaissez pas cette artiste mondiAAlement connue ? Rassurez-vous, moi non plus (mais je me suis rattrapée et je suis allée voir sur Internet TOUTES ses prestations, pardon, ses performances.) C'est un professeur qui avait présenté à la classe de Jeanne cette artiste (comme quoi, on mesure mal la responsabilité des enseignants…) et soudain, Marina Abramović refait irruption dans la vie de notre héroïne - ou alors Jeanne l'avait en elle depuis bien longtemps, je crois plutôt à cela - et celle-ci de s'interroger soudain sur le sens de son train-train en particulier et de la vie en général, avec de vastes questions comme : « J'ai bientôt passé la moitié de ma vie, et je me demande ce que je vais faire de l'autre. » (c'est pas bon de s'interroger comme ça, ah non!) et l'on sent que petit à petit, elle se détache et plus elle s'éloigne de notre monde, plus elle se passionne pour le travail de l'artiste-performeuse (matrice/mante?) et va même jusqu'à lui écrire, régulièrement.
Marina Abramović (à travers différentes performances que je vous laisse découvrir - bon, c'est vrai, je n'ai pas tout compris du projet) semble vouloir tester les limites : de son corps (en le flagellant, en le coupant, en le congelant, en restant des heures dans la même position, en risquant de mourir...), de son esprit (en supportant la douleur, en communiquant avec l'autre par le regard, - cette performance appelée The Artist is present, MoMA, 2010 m'a vraiment impressionnée, si si ! -, en se séparant de l'être aimé…)
Bref, comme vous l'avez compris, Abramović n'est pas dans le train-train, elle, c'est le moins que l'on puisse dire, et surtout, elle OSE, elle FAIT et n'attend pas. Alors Jeanne s'interroge : « Ça t'arrive des fois de penser aux choses qu'on aurait dû faire et qu'on n'a pas faites ? » demande-t-elle à son amie Suzanne (encore un beau prénom pour la copine, grrrrr!). « Ce que vous faites me console de moi. » écrit-elle à Marina… C'est beau ça, hein ?
Devant la face médusée de son mari qui, pendant sa pause bière et entre deux coups de pinceau, essaie de comprendre l'intérêt grandissant de sa femme pour cette artiste, celle-ci tente de lui expliquer : « Il y a une force en elle qui libère ceux qui la regardent. »
Et, c'est VRAI, il n'y a qu'à voir l'état dans lequel se mettent certaines personnes dans la performance dont je vous parlais tout à l'heure où il s'agit seulement, dans un face-à-face, de la regarder sans rien dire. L'intensité de son regard donne VRAIMENT l'impression que non seulement elle vous voit, vous prend en considération mais aussi qu'elle vous comprend et je veux bien croire que des gens insuffisamment regardés craquent !
Bon, je vous vois sourire et vous demander : et moi, finalement, suis-je suffisamment regardé ? A vous de voir…
En tout cas, Jeanne va avoir l'opportunité de changer de vie - comment ? Suspense… et que va-t-elle faire ? Suspense aussi ! « J'ai l'impression qu'il y a deux Jeanne en moi, une qui a eu envie de cette vie calme et bien rangée et l'autre qui voulait être différente. La première a été la plus forte. Mais j'ai besoin, de temps en temps, de sentir en moi la présence de l'autre. »
Voilà le problème…
Alors moi, quand c'est comme ça et que mes pensées commencent à s'envoler comme celles de Jeanne et que je me dis que… et peut-être aussi que…., bref quand je sens que le danger existentiel rôde, alors je passe à l'action : aspirateur, tondeuse, lessive, repassage.
Et voilà, le tour est joué ! C'est ma recette-bonheur. Elle est simple, gaie, sans prétention, pas chère et terriblement efficace. Finalement, c'est pas ça qu'on appelle une performance ? Si ?

Je savais qu'au fond, j'étais une artiste !

                   

dimanche 8 octobre 2017

Mistral perdu ou les événements d'Isabelle Monnin


Éditions J.C Lattès
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Après Les Gens dans l'enveloppe, Isabelle Monnin nous propose la chronique d'une génération, celle des gens nés dans les années soixante-dix. Si c'est votre cas, alors, vous allez vivre l'expérience un peu étrange de la petite madeleine de Proust ou du « Je me souviens »  de Perec. Ça n'a l'air de rien comme ça, on s'amuse même au début de tous ces petits détails enfouis dans notre mémoire et qui remontent soudain à la surface mais vous verrez, vous n'allez pas ressortir de là indemnes...
Le travail d'Isabelle Monnin s'apparente à un travail de géologue : elle montre les différentes strates constituant un individu et qui sont les marques, les traces des événements intimes ou collectifs que l'on a vécus, à l'origine même de ce que nous sommes devenus. Ainsi, le roman met en évidence la façon dont une génération se constitue.
Alors, cette petite plongée dans le passé qui va peut-être vous amuser au départ va vite (en tout cas, moi, je l'ai vécu comme ça) se transformer en une grosse boule, mélange de nostalgie, d'angoisse du temps qui passe et prise de conscience - et là, c'est peut-être le pire - de ce que sont devenus notre monde et ce qu'on imaginait pour lui. Amer bilan s'il en est !
Née en province dans un milieu enseignant de gauche, la narratrice évoque à la fois ses années d'enfance avec une sœur dont elle est très proche mais aussi les espaces publics (village, collège) et l'espace privé (la maison des parents, celle des grands-parents paternels) qui ont été les siens.
Ces deux espaces se démultiplient en une série de sous-espaces : le supermarché, les HLM, la salle des fêtes, le car scolaire qui mène au collège avec sa propre géographie interne (les places du fond pour les « crâneurs et les filles à la mode » et celles de devant pour les sixièmes), les bancs de la cour, et, pour l'espace privé : chambre, salle à manger/TV d'où surgissent Michel Drucker (qui traversera tout le livre et tout cet espace-temps générationnel, toujours là, quoi qu'il arrive), Des chiffres et des lettres (ça existe encore, non?), Renaud qui deviendra l'idole de la narratrice et de sa sœur (lui aussi est encore debout !) et L'Heure de vérité avec Le Pen.
Et puis, il y a les détails, les objets, ceux que l'on trouve encore quand on traîne dans les braderies et qui nous ramènent à une époque oubliée : Pif Gadget, les sous-pulls en nylon, les 45 tours, le mange-disque (le mien était évidemment orange et comme recouvert de feutrine : c'est ma grand-mère qui me l'avait acheté avenue de la République à Montgeron et le vendeur m'avait offert, je crois, un disque de Patrick Juvet), les walkmans, les sacs US crayonnés de partout, les rochers Suchard (oui, je sais, ça existe encore, mais on n'en mange plus !) les sweats bicolores manches chauve-souris (ne faites pas comme si vous aviez oublié… J'en avais un rouge et jaune...), les correspondantes (dites corres') chez qui on allait sans les connaître (horrible souvenir de Linda ma corres' anglaise, tout ce que je détestais, on ne s'était pas parlé de la semaine malgré les efforts démesurés de sa mère - un séjour linguistique réussi !), les longs voyages sans ceinture (je me souviens de nous trois dans la Peugeot, départ pour le sud à cinq heures du mat, allongés à l'arrière dans tous les sens, on crevait de chaud, sur le toit les valises dépassaient la hauteur réglementaire et les gens, amusés, nous regardaient passer…), un peu plus tard, il y aura le minitel, les TGV orange...
Et les titres de chansons : « Chacun fait c'qui lui plaît », « Let's dance », « Gaby oh Gaby », « Still loving you »… Ça vous rappelle quelque chose ? Bienvenue au club !
En traversant les époques, la narratrice fait resurgir ce qui l'a construite : « je suis tous mes événements », décrit ce monde qui a fait ce qu'elle est devenue, ces événements, ou non- événements d'ailleurs, s'amalgamant, s'agrégeant pour former une espèce de tout qui la constitue, la construit, la définit, la détermine aussi.
Nous sommes ainsi chacun une époque, une quantité infinie de micro et de macro événements personnels et collectifs qui nous constituent et nos pensées sont aussi celles de notre époque, elles sont marquées par son empreinte, elles sont, qu'on le veuille ou non, comme échappées d'un moule dont elles garderont la forme à jamais. Cela paraît évident mais c'est toujours un peu étrange de se dire que, finalement, nous ne sommes que le produit d'un monde, d'événements qui nous ont façonnés et définis. Où est la liberté là-dedans ? J'ai bien peur qu'il n'y en ait guère… « Je me demande par quels chemins l'époque, ce bain chronologique dans lequel le hasard m'a fait tremper, a infusé mon intimité, de quelles glaises elle aura modelé mon existence. Les événements paraissent résonner au loin, leurs échos font pourtant trembler nos murs », « Tout est mélangé, contradictoire, entortillé des milliards de molécules qui constituent un individu, baigné des courants de l'époque, d'un terroir, d'une famille, imprégné des événements, leur otage on pourrait dire tant il dépend d'eux longtemps après avoir cru y échapper. Approcher la vérité des êtres c'est explorer les strates géologiques qui les constituent. Il y a des dépôts de sédiments, des plis, des bosses et des creux, des alluvions et des fossiles, les traces de l'eau et des chocs. Les couches profondes sont épaisses et granitiques, elles soutiennent l'édifice. Mais leur épaisseur ne dit rien de leur importance. N'est-ce pas la fine pellicule de terre, là ou ces quelques cailloux polis, ici, qui font la personne ? On lirait dans les hommes comme dans le flanc d'une montagne, si on savait. »
Après l'enfance, la narratrice évoque l'adolescence et l'âge adulte, les gens aimés que l'on perd, les certitudes qui s'étiolent et disparaissent, le monde qui se complexifie de façon effrayante et qui ne nous permet plus de savoir qui l'on est.
Autant le dire, ce livre, qui est l'histoire de mon époque et donc de ce que je suis, m'a évidemment beaucoup touchée, je me suis retrouvée dans ses mots, dans ses interrogations, dans ses peurs.
Je ressors un peu secouée de ce flash-back, de cette plongée dans le passé, de toutes ces images qui sont réapparues alors que je les avais presque oubliées et de cette prise de conscience soudaine que oui, les autres sont passés par les mêmes chemins ou par des routes parfois un peu différentes mais qui, au fond, étaient bordées des mêmes paysages et arrosées de la même eau de pluie.
Je me suis complètement retrouvée dans les interrogations de la narratrice sur le monde actuel : comment nous définir, nous, qui n'appartenons ni à un parti politique, ni à une religion ni à un courant de pensée, nous qui n'avons ni terres, ni biens, juste nos philosophes des Lumières auxquels nous nous accrochons comme à une bouée de sauvetage en tentant de garder tant bien que mal la tête hors de l'eau ?
« - Qu'est-ce qu'on est, nous ? (demande le fils de la narratrice)
- Que veux-tu dire ?
- Ben à l'école il y a des juifs et aussi des chrétiens et des musulmans. Nous, qu'est-ce qu'on est ?
- Euh.
- Qu'est-ce qu'on est ?
- Nous ? On n'est rien. »
Alors voilà, je ne suis rien, nous ne sommes rien, nous allons, nous qui ne croyons qu'à l'esprit de tolérance, au respect des droits de l'homme, à de vagues notions telles que la liberté, l'égalité, nous qui refusons le racisme, la violence, la tyrannie, nous ne sommes rien, avec nos petites valeurs de rien du tout…
Eh bien tant pis, nous irons comme ça, jusqu'au bout, sur le chemin de notre vie, avec nos petites idées. Dans quelques générations, on dira que nous étions fous ou presque.
Pas grave, on ne sera plus là pour se faire insulter…


À Véro, Sandrine, Annie, Voltaire et Claude François...
                     
              


mercredi 4 octobre 2017

L'Art de perdre d'Alice Zeniter


Éditions Flammarion
✦✦✦✦✦ (J'ai ADORÉ +++)

Naïma ne va pas bien et son mal vient d'un silence, de mots qui n'ont pas été prononcés et que l'on a tus parce qu'ils faisaient mal. Les dire aurait été remuer le couteau dans une plaie encore à vif. Mais Naïma ne peut se construire sur du vide, elle a besoin de remplir cet espace vacant qui lui donne le vertige et la nausée. Elle veut savoir. Elle veut connaître le passé de son grand-père, en Algérie, elle, la petite-fille de harki (comme Alice Zeniter).
Un jour, elle a pris conscience soudain qu'elle avait tout simplement oublié d'où elle venait : « Quand on est réduit à chercher sur Wikipédia des renseignements sur un pays dont on est censé être originaire, c'est peut-être qu'il y a un problème. »
Naïma, tout comme la romancière dont on entend la voix au début de l'oeuvre, n'a pas tout oublié, elle a des images en tête, des bribes un peu confuses, mais il va lui falloir les lier, les rassembler, combler les vides de l'histoire par des recherches puis par la fiction : il faut cimenter ce qui s'écroulera comme un château de sable et disparaîtra si l'écrivain ne prend pas sa petite truelle pour se mettre au travail.
« C'est pour cela que cette partie de l'histoire, pour Naïma comme pour moi, ressemble à une série d'images un peu vieillottes… entrecoupées de proverbes, comme des vignettes cadeaux de l'Algérie qu'un vieil homme aurait cachées ça et là dans ses rares discours, que ses enfants auraient répétées en modifiant quelques mots… C'est pour cela aussi que la fiction tout comme les recherches sont nécessaires parce qu'elles sont tout ce qui reste pour combler les silences transmis entre les vignettes d'une génération à l'autre. »
L'Art de perdre, autant le dire tout de suite, est certainement le livre majeur de cette rentrée littéraire, l'histoire d'une famille sur trois générations : on découvre tout d'abord une figure inoubliable, le grand-père Ali, riche et fier propriétaire terrien de Kabylie, régnant sur ses oliviers et sa production d'huile. Ali a tout : de l'argent, des terres, une femme, une famille, des amis et bientôt son premier enfant, Hamid. Oui, il a tout, il aime son pays et ne le quitterait pour rien au monde. Or, l'Histoire, avec sa grande hache, comme disait Perec, va le pousser dans les bras du malheur. Ali va perdre. Pas tout mais beaucoup. Une vraie tragédie.
On est en 1954, les indépendantistes du F.L.N vont à la rencontre des populations dans les villages, font leurs démonstrations de force, impressionnent et expliquent qu'il faut être libre, indépendant, qu'un peuple ne peut en assujettir un autre.
Ceux qui ont combattu pour la France, les harkis, doivent renoncer à leur pension, sinon… mais Ali ne veut renoncer à rien, il a fait en 1944 la bataille de Monte Cassino, en est revenu décoré, aurait pu y rester comme tant d'autres : sa pension, il la mérite ! Mais les assassinats se multiplient et la violence le fera reculer à contrecoeur. Il doit protéger sa famille et il finira par partir, par tout quitter.
1962. Le bateau, la France : les camps de transit entourés de barbelés : Rivesaltes puis Jouques, le froid, la faim, des conditions de vie plus que précaires, un déracinement complet, le sentiment d'être complètement étranger au monde dans lequel on vit, perdu, avec sur le dos une veste lourde de médailles. Mais aucune marque de reconnaissance de la part de l'État français.
Rejeté de l'un et de l'autre côté de la Méditerranée, considéré comme un traître là-bas et un fardeau ici.
Terrible et émouvant portrait d'un homme blessé, déclassé, dépossédé, réduit à néant. « L'Algérie les appellera des rats. Des traîtres. Des chiens. Des apostats. Des bandits. Des impurs. La France ne les appellera pas, ou si peu. La France se coud la bouche en entourant de barbelés les camps d'accueil. »
Un homme, Ali, qui va peu à peu perdre de sa superbe et s'effacer, laisser une page blanche sur laquelle ses enfants écriront leur histoire. J'ai lu dans une interview d'Alice Zeniter que, finalement, elle connaissait mieux « la fiction du personnage d'Ali que la vérité de son grand-père. », j'ai trouvé ces mots très forts et très parlants.
Puis la Normandie (la mienne puisque je vis entre Flers et Alençon...), l'appartement HLM étriqué à Flers, l'usine, la langue que l'on ne comprend pas - ce qui signifie que l'on ne maîtrise rien. Effectivement, Ali n'est plus rien. C'est son fils aîné Hamid qui l'aide pour les papiers, Hamid, brillant élève qui apprend le français très rapidement à l'école, qui va au lycée, intègre les codes, s'intéresse à l'Histoire, à la sociologie et à la politique. Hamid n'a pas sur les choses le regard de son père, il est bien persuadé qu'un peuple doit se battre pour être libre. Il rencontrera Clarisse la dijonnaise qui deviendra la mère de quatre filles dont Naïma.
C'est bien la première fois que je lis avec autant de plaisir et de passion un livre sur la Guerre d'Algérie, la décolonisation, les harkis, le déracinement, les problèmes d'intégration. J'ai appris énormément. Et pourtant, j'aurais pu (dû) en savoir plus mais mon père ne m'a jamais parlé de cette période qu'il a vécue puisqu'il est allé là-bas, en Algérie (où ? je ne sais même pas!) faire son service militaire, « faire l'Algérie » comme on dit. Que s'est-il passé précisément ? Comment a-t-il vécu ces événements ? Silence. Je n'en saurai jamais rien.
Le livre d'Alice Zeniter m'a beaucoup, beaucoup touchée, ses personnages semblent incarnés : on les sent, on les voit, on vit, on partage leurs émotions, leurs souffrances, leur détresse. Ils sont extrêmement attachants, si humains, si sensibles.
J'ai pu saisir les terribles conflits de générations, l'impossibilité pour le père et le fils de se comprendre vraiment car, au fond, aucun des deux n'a vécu la même Histoire et donc logiquement, ils ne peuvent avoir la même perception des choses. Tout est une question de perspective, de point de vue. Et malgré tout, au-delà de tout ça, on sent que domine l'amour et c'est magnifique.
Superbe scène par exemple (elles sont nombreuses et si touchantes !) où pour la première fois, Hamid présente Clarisse à ses parents (celle où Clarisse présente Hamid à sa famille est aussi une vraie scène d'anthologie), peu de temps après une dispute violente avec son père. Yema, la mère, qui voit pour la première fois Clarisse lui dit en la serrant dans ses bras : (elle ne connaît que quelques mots de français : « Bonjour bonjour, comme tu as grandi ». Ali arrive volontairement en retard (on l'imagine fou d'impatience, s'obligeant à ne pas forcer le pas), regarde à peine ce fils qu'il adore, quitte la table rapidement (alors qu'il n'a qu'une envie : l'embrasser) et lui lance un « c'est bien que tu sois passé » faussement désinvolte. Et par ces mots, Hamid comprend qu'il est pardonné.
Je repense à la scène où Clarisse essaie de faire comprendre à Hamid qu'il doit parler, lui raconter son passé, elle lui dit soudain : « Je ne peux pas vivre avec toi si tu vis tout seul », alors, il parle, vidant tout d'un trait, la mettant en garde à l'avance : attention mon histoire manque de chameaux.
Et puis Naïma, héritière de ce passé encombrant, tentant de trouver une place et une identité dans une France où elle craint à la fois de mourir dans un attentat et d'être assimilée à ceux qui les commettent. Un coup de coeur particulier pour la scène où elle lit dans le dictionnaire : « harki, n. et adj. : Membre de la famille d'un harki ou descendant d'un harki. » - Non, dit-elle au dictionnaire. C'est hors de question. » Comment, en effet, peut-elle accepter cette identité de « harki » qui ne la concerne pas, qu'a-t-elle à voir avec cette histoire, elle qui n'a jamais mis un pied en Algérie ? Non, Naïma veut construire librement son identité et refuse qu'on lui colle sur le front des mots qui n'ont aucun sens pour elle.
Un immense coup de coeur donc pour ce roman dont la puissance vient aussi de cette absence de parti pris (très émouvante scène à Paris où Ali est allé rencontrer Mohand un ancien maquisard du F.L.N : finalement, désabusés l'un et l'autre, ils comprennent que d'une certaine façon, ils ont tous les deux perdu), un livre plein d'émotions, de tendresse et d'humour aussi, qui met en scène des hommes et des femmes qui ont souffert et souffrent encore, qui cherchent leur place dans une société complexe, toujours en mouvement,veulent choisir librement leur identité, et qui se trouvent emportés bien souvent malgré eux par la tourmente des événements…
Un livre MAGNIFIQUE ! Le prochain Goncourt ?
Inutile de vous dire que je ne passe plus devant les immeubles du Pont-Féron de Flers sans penser à la famille d'Ali et de Yema…