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jeudi 19 avril 2018

Rade amère de Ronan Gouézec


Éditions du Rouergue
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Ah, comme j'aime les romans noirs bien noirs, battus par les vents violents de l'océan et une bonne pluie glaçante qui vous saisit les os ! Pas beaucoup d'éclaircies dans ce récit bien sombre qui met en scène Jos Brieuc (oui, ça se passe en Bretagne!), un ancien libraire divorcé qui s'est lancé dans une entreprise de taxi maritime. Un bon gars qui ne va pas très bien depuis que sa femme l'a quitté et qui aimerait bien se sortir de sa solitude et de sa vie de galère… Il a réinvesti tout son argent dans l'achat d'un bateau et il compte transporter les gens autour de la rade de Brest, vers Camaret ou la pointe du Conquet. Une remise à flot qui semble plutôt partir du bon pied. J'ai dit « qui semble »…
Et puis, il y a Caroff, un ancien pêcheur qui, il y a de ça quelques années, a voulu à tout prix sortir en mer alors que le temps était menaçant. Le jeune matelot de seize ans qui l'accompagnait est mort et depuis, tout le monde lui en veut de sa folle imprudence. Il vit dans un pauvre mobil-home posé sur un terrain vague avec sa femme et sa fille, ses seuls bonheurs de l'existence. Sans boulot, sans bateau, ça sent le fiasco et l'avenir lui paraît bien compromis, alors quand on lui propose de tremper dans une magouille qui rapporte - des colis à récupérer en mer -, il a beau vouloir refuser, il se dit que c'est peut-être l'unique chance qui lui permettra de partir avec sa femme et sa fille en Irlande et de couper avec cette vie pourrie dont il ne veut plus.
Deux hommes, deux destins qui n'auraient jamais dû se rencontrer...
Ce que j'ai trouvé vraiment très réussi dans ce roman, c'est la description des lieux, l'atmosphère  : on sent que l'auteur connaît la Bretagne et sait de quoi il parle. La pluie, les nuages sont omniprésents (seuls ceux qui ne sont pas du coin semblent d'ailleurs en souffrir - « en Bretagne, il pleut que sur les cons » aiment rappeler mes collègues bretons), le vent du large ne décoiffe pas que les Bigoudens, son souffle hurle la nuit, se faufile dans les moindres recoins. Tout craque, tout vibre, croule sous les rafales. Une bourrasque en appelle une autre. Il n'y a jamais aucun répit, à peine une accalmie. C'est bien sombre, bien pesant et, en même temps, magnifique, comme une peinture dans les tons gris et noir. Les contrastes de lumière sont saisissants, quasi cinématographiques. Et l'on entend l'océan gronder dans le lointain… Tous les sens sont en alerte...
Une vraie plongée dans l'atmosphère bretonne donc, l'hiver bien sûr, parce que l'été...
J'ai beaucoup aimé aussi, malgré toute la noirceur de ce texte, l'humour : je vous en donne un exemple. Le gars chargé de transmettre les infos du boss auprès de Caroff est un homme du Sud, alors la Bretagne n'est pas vraiment son truc et c'est en ces termes qu'il en cause : « Des marées noires, des oiseaux crevés, des tempêtes… Il avait du mal à croire vraiment que des gens veuillent aller passer des vacances là-bas… Ou alors, il fallait être anglais ou belge... allemand à la rigueur... » ou bien « Bon, la Bretagne donc… Des plages désertes forcément, tellement il gèle, des crabes et des cirés jaunes un peu partout, des bonnets, des crêpes, des coiffes, misère… Il paraît qu'ils sont saouls toute la sainte journée... » Ça me fait rire parce que c'est exactement la façon dont les gens du Sud voient la Bretagne… Autre exemple, dans un autre domaine, assez marrant : notre Caroff se voit imposer deux loubards d'une cité brestoise qui n'ont pas franchement le pied marin, espèces de clichés ambulants, survêt' et chaînes dorées au cou, dont la description est à mourir de rire. Alors, il faut en profiter parce que pour le reste, encore une fois, l'atmosphère est comme le ciel : bien plombée. On met les pieds dans quelque chose qui ressemble à une tragédie. Ah, le destin des hommes parfois...
Dernier point pour finir de vous convaincre, l'écriture est magnifique (et ce n'est pas toujours le cas dans les romans policiers...). Espérons que l'auteur, dont c'est le premier roman, sera de nouveau inspiré par ses « vagabondages côtiers » comme le dit la 4e de couv' parce que des comme ça, on en redemande !

Une très belle réussite donc !


mardi 17 avril 2018

La mise à nu de Jean-Philippe Blondel


Éditions Buchet Chastel
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Il est prof, divorcé, fatigué, se dit « affadi ». Il a 58 ans, des filles adultes, des soirées solitaires. Il n'aime ni le sport, ni les clubs de machin-chose, ni les réunions.
Il s'appelle Louis Claret et n'a aucune envie de se rendre à ce vernissage auquel il a été invité, mais son appart' est mal chauffé et il espère se bourrer de petits fours. Au moins, il aura mangé.
C'est l'expo de peinture d'un ancien élève, Alexandre Laudin, un gars timide dont il n'a que très peu de souvenirs. Dire qu'il aime ses tableaux est un bien grand mot. Il s'oriente discrètement vers la sortie quand le peintre s'approche de lui.
« J'avais échangé quelques phrases avec une célébrité. Je m'apprêtais à me nourrir aux frais d'une équipe municipale pour laquelle je ne votais pas. Faste soirée. »
Louis Claret est un mec sans illusions.
« Je suis le maître d'un monde flottant. Je me laisse dériver et advienne que pourra. J'ai cherché à profiter du jour présent pendant des décennies sans jamais y parvenir, et j'y suis arrivé par inadvertance, une fois la cinquantaine passée. Je vis dans une atonie ironique. Mes collègues me trouvent en général sympathique et jovial. Les plus jeunes se moquent mais avouent à demi-mot qu'ils aimeraient bien tenir la forme que j'ai quand ils auront mon âge. Le seul ennui, au fond, c'est que rien, jamais, ne me touche plus. »
Quelque temps plus tard, un coup de fil. C'est Laudin. Il veut revoir Claret, son ancien prof. « Demain ? » Ok pour demain, répond Claret un peu surpris et un brin embêté, pour être poli. Qu'est-ce qu'il veut le Laudin, qu'est ce qu'ils pourront bien se raconter ?
Claret retrouve son élève dans un loft un peu froid. Laudin lui montre un tableau : ses parents. « -C'est terrible » constate Claret.
Soudain il devine : « Vous voulez faire mon portrait ? »
C'est ça, il veut faire le portrait de son ancien prof. Il le prévient tout de suite : il ne travaille pas sur photo : Claret va devoir rester un certain temps immobile. Ils pourront discuter, ce n'est pas gênant.
« Je sais que je vais dire oui. » pense Claret.
Et c'est ce qu'il fait.
« La litanie des surprises que l'existence nous réserve. Je n'avais pas prévu de rester ancré dans cette ville de province. Ni de devenir un des dinosaures de l'établissement où j'enseigne. Ni d'avoir des filles. Ni qu'elles vieillissent. Ni qu'elles s'en aillent. Ni de divorcer. Et encore moins de me retrouver accoudé au balcon de la chambre d'un ancien élève, clope au bec, frissonnant dans cette mi-novembre grise. »
Parfois, dans la vie, on est amené à vivre des situations étranges, incongrues, ridicules même. On se demande ce qu'on est allé faire dans cette galère. Et puis, finalement, l'expérience se révèle plutôt étonnante, on découvre que celui qu'on prenait pour un abruti est finalement assez drôle et plutôt sympa. On n'est pas trop mal avec lui. Le temps passe plus vite. Il nous a fait dévier de notre train-train, nous a poussés vers des lieux où l'on n'aurait jamais mis les pieds. Et nous nous découvrons nous-mêmes différents de ce que nous pensions. Il suffit finalement que notre trajectoire soit légèrement déviée pour que notre perspective sur le monde change.
C'est ce que va vivre Louis Claret et j'ai beaucoup aimé la façon dont, petit à petit, il va comprendre des choses qu'il n'avait pas forcément bien perçues jusqu'à présent et prendre conscience de ce qui est essentiel dans une vie…
J'ai A-DO-RÉ ce roman : son personnage principal (bon, c'est vrai, on a pas mal de points communs…), ses considérations sur les gens, la vie, le temps qui passe, la façon dont on glisse doucement vers quelque chose de plus profond, de plus grave, pour toucher l'émotion pure. J'ai été très émue par ce texte et en même temps, j'ai beaucoup souri car certaines répliques ou situations sont franchement très drôles.
Un très bon moment de lecture donc qui nous laisse, il est vrai, un brin nostalgiques…

C'est pas beau d'vieillir !



dimanche 15 avril 2018

Toutes blessent, la dernière tue de Karine Giebel


 Éditions Belfond
★★★☆☆ (J'ai bien aimé)

Alors, ce dernier roman de Karine Giebel, la reine du thriller français ? Bon, c'est sans aucun doute un page-turner qui m'a valu une fin de semaine avec des valises sous les yeux (736 pages avalées en trois soirées). Impossible à lâcher. Un très bon suspense donc. Quelques longueurs tout de même et des hasards pas forcément très crédibles mais bon, on passe. Ça se lit très facilement, les nerfs à vif. Bref, on en a pour son argent. Maintenant, ce n'est pas forcément ce que je préfère en matière de polars mais ça, c'est une affaire de goût.
Le sujet ? Une petite Marocaine de huit ans, orpheline de mère, est confiée par son père à une femme, Medja, qui lui promet que sa fille, en France, aura un meilleur avenir qu'au Maroc : elle ira à l'école et pourra ensuite faire des études. On s'en doute, rien de tout cela n'arrivera à la petite qui sera placée chez la cousine de Medja : elle vivra désormais chez les Chalandon, dans la banlieue parisienne. Enfin, quand je dis « vivre », c'est un bien grand mot : Tama deviendra une esclave, travaillera du matin au soir, dormira sur le sol dans une pièce non chauffée, sera traitée pire qu'un animal. Je ne vous cache pas que ce qu'elle subit est à peine soutenable. Âmes sensibles s'abstenir : humiliations, violences en tous genres, viols, privation de nourriture et d'eau sont le quotidien de la petite.
Parallèlement, nous suivons un certain Gabriel qui vit dans les Cévennes au milieu de nulle part avec son chien Sophocle et ses deux juments. C'est un homme bien mystérieux. Il séquestre une jeune femme qui vient d'avoir un accident de voiture près de chez lui. Il compte la tuer. Pour le moment, il l'observe lutter contre la mort. Après, il ira lui creuser une tombe…Qui est cet homme ? Avec quels démons vit-il ?
Karine Giebel s'attaque à un vrai sujet de société : l'esclavage moderne ou esclavage domestique qui touche toutes les classes sociales. La plupart des victimes sont des femmes, 30 % d'entre elles sont mineures. On leur fait miroiter la possibilité d'une vie meilleure. Piégées, privées de papiers, complètement coupées du monde, elles subissent le pire. Le roman de Karine Giebel rend parfaitement le calvaire quotidien que vivent ces femmes. Comme je le disais plus haut, c'est à peine imaginable.

Alors, si vous n'avez pas peur d'affronter le pire, allez-y ! Bienvenue en enfer !



vendredi 13 avril 2018

La traversée du paradis d'Antoine Rault


Éditions Albin Michel
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Bon, j'ai loupé le premier tome qui avait pour titre La danse des vivants mais j'ai grappillé ici et là deux trois infos que je vous livre pour bien démarrer ce tome deux (cela dit, si c'est plus confortable, ce n'est pas non plus indispensable) : donc, à la fin de la Première Guerre, Charles Hirscheim, soldat français, est retrouvé à moitié mort sur un champ de bataille, touché par un éclat d'obus. L'explosion l'a rendu amnésique et les nombreux électrochocs qu'il subit ne lui permettent pas de recouvrer la mémoire. Cela dit, il parle français, allemand et possède une solide culture.
 Les services de renseignement français voient dans cette amnésie une aubaine et vont faire à Charles la proposition suivante : soit il part à l'aventure, devient un espion, infiltre l'armée allemande, adhère à la Division de fer et file vers la Baltique, soit il croupit dans un asile jusqu'à la fin de ses jours. 
Il deviendra Gustav Lerner, prenant sans le savoir l'identité d'un officier allemand décédé à Berlin mais dont la mort n' a jamais été déclarée et il partira au combat sur le front de l'Est contre les Russes.
Tome 2 : La traversée du paradis. Gustav Lerner (Charles Hirscheim) est rentré chez lui, enfin, plus exactement, chez Mona, la mère du lieutenant dont il a pris le nom.
Évidemment, cette femme voit bien que ce n'est pas son fils, mais tant pis, elle le garde et l'aimera comme tel. 
Gustav s'interroge : qui est-il vraiment ? Peut-il vivre comme cela avec l'identité d'un autre, appeler « mère » une femme qui lui est inconnue ? 
Notre personnage n'aura pas le temps de s'interroger très longtemps car il va être de nouveau en service : ce coup-ci, récupéré par les services secrets allemands, (oui, c'est un peu compliqué, mais on s'y fait!), il est envoyé en Russie et accepte cette proposition parce qu'à Berlin, il est tombé amoureux d'une prostituée et danseuse russe. 
Il sera chargé du rapatriement des prisonniers de guerre, mais en réalité il lui faudra surveiller le travail de coordination entre l'Armée rouge, la Reichswehr et les entreprises d'armement allemandes. 
Il va donc infiltrer le Komintern, organisation que les Bolcheviks ont mise en place pour former les communistes du monde entier. Les services secrets russes (la Tcheka) sont très efficaces et la mission est extrêmement risquée. 
Il part avec deux autres agents et ce qu'ils vont découvrir à Petrograd et à Moscou est terrifiant : les gens meurent littéralement de faim et de froid : « on croisait seulement des fantômes et des cadavres et la bise sifflait dans les rues blanches comme un chant de mort. » Les bâtiments tombent en ruine, les magasins sont fermés, il n'y a plus de transports, des trous se forment sur les routes, les gens se font attaquer dans la rue par des gamins affamés. « Pas de promeneurs ni de chiens ni de chats ni de chevaux - presque tous mangés. Très peu de pigeons et de merles, mangés aussi. » Des odeurs pestilentielles de cadavres, d'excréments et d'ordures flottent dans l'air. Les emprisonnements, tortures, exécutions sont quotidiens. Les Bolcheviks assurent que c'est le blocus des Alliés et des Blancs qui les ruine. Tout le monde surveille tout le monde. Les appartements communautaires sont rendus obligatoires. Les enfants, enlevés à leur famille, sont élevés par l’État. (Tiens, ça, ce n'est pas une mauvaise idée… je plaisante!) Chaque camarade récite sa leçon, plus ou moins convaincu : le communisme mène à un monde meilleur mais il faut du temps. Et les gens vont, résignés...
« … les Russes sont comme le garde qui nous répond : « Qu'est ce que vous voulez qu'on fasse ? » J'avais oublié à quel point c'est ça, la Russie. Le train s'arrête, plus de bois : on attend, c'est emmerdant mais c'est comme ça, c'est pire qu'avant mais qu'est-ce qu'on y peut ? C'est ça, la Russie : on accepte, on prie. On pleure les morts et les malheurs. Et on se console. On boit. On rit. On pleure encore. On prie encore. »
Cela dit, des révoltes commencent à éclater ici et là contre la réquisition des récoltes, même les marins du Kronstadt se mutinent, les grèves se multiplient. Un notaire croupissant au fond d'une prison résume ainsi la situation : « voilà le seul endroit en Russie où le communisme est parfaitement réalisé… Tous ensemble dans la merde : c'est ça, la véritable égalité entre les hommes ! »
A dire vrai, cette évocation de la Russie entre 1918 et 1920 est ce que j'ai préféré dans ce roman : l'auteur montre de façon saisissante la pauvreté absolue qui s'est emparée du pays et qui contraste fort avec les propos toujours très positifs de bolcheviks parfaitement endoctrinés et persuadés d'être sur le bon chemin, n'hésitant pas à tuer en masse pour arriver à leurs fins. Un « paradis en formation » d'après la féministe Hélène Brion. Et quel paradis ! Quelle traversée nous est donnée à faire dans ce roman ! Encore une fois, c'est impressionnant !
Le roman est très documenté et j'avoue m'être parfois un peu perdue. On rencontre en effet de très nombreux personnages historiques ! Et l'on sent toute la passion d'Antoine Rault pour cette période de l'Histoire, passion évidemment très communicative !
Et puis, si vous aimez les romans hautement romanesques, les aventures palpitantes et les histoires d'amour, vous serez servi ! Bon, ce n'est pas toujours très crédible, c'est vrai, mais tant pis, on tremble pour Charles et ses acolytes, on espère qu'il retrouvera sa danseuse chérie et qu'il pourra fuir cet enfer sur terre. Et surtout, on goûte à chaque page le bonheur de n'être pas né là-bas, à cette époque-là.

Je ne peux m'empêcher de penser à ma grand-mère russe (née à Serpoukhov) qui avait fui Moscou pour se réfugier en France en 1918. Je ne l'ai pas connue, hélas. Elle n'est jamais retournée en Russie. Je n'y suis moi-même jamais allée, mais je sais qu'il me faudra un jour découvrir ce pays parce que j'y ai des racines...

             




mercredi 11 avril 2018

La chute d'Albert Camus


Éditions Folio, Gallimard, n°10
★★★★★ (chef d'oeuvre)

Happée par l'attrait de la nouveauté, j'en oublierais presque mes classiques…
Et pourtant… Je viens de me reprendre une claque, une belle claque même, à la relecture de ce texte complètement fascinant de Camus. Vous ne l'avez jamais lu ? Ah, très bien. Est-ce de la philo ? Oui et non, allez, considérez-le plutôt comme un « thriller » qui risque de vous piéger... à jamais. (J'adore les effets 4e de couv'!)
Imaginez…
Vous êtes à Amsterdam dans un bar, vous aimeriez commander une boisson mais vous ne parlez pas néerlandais. Dommage pour vous. Un petit verre d'alcool vous aurait fait du bien. Vous avez eu froid en longeant les canaux sous ce ciel gris. Par chance, un inconnu vous adresse la parole : il est français, il va vous servir d'interprète et commander à votre place le petit alcool dont vous rêviez. Évidemment, comme il vous a rendu un service non négligeable, vous allez devoir l'écouter. Il est bavard, vous vous en rendez compte très vite. C'est un ancien avocat. Il cause bien, il est cultivé. Il connaît la peinture et maîtrise l'imparfait du subjonctif. Finalement, la conversation que vous pensiez devoir subir se révèle être délicieuse. D'autant que l'alcool commence à faire son effet et que vous vous sentez détendu...
Au fait, il s'appelle Jean-Baptiste Clamence.
Il a ce côté un peu mystérieux que vous aimez tant chez les gens et vous serez content de le retrouver demain. On se sent toujours soulagé de rencontrer un compatriote quand on est à l'étranger. C'est tellement plus facile pour échanger…
Vous n'avez pas toujours compris tout ce qu'il sous-entendait mais comme vous êtes poli et assez réservé, vous n'avez pas voulu poser trop de questions, mais quand même : pourquoi a-t-il juré de ne plus passer sur un pont la nuit ? C'est étrange, non, comme déclaration ! De quoi a-t-il peur ? Pour quelle raison ce rire qu'il a entendu un soir tandis qu'il franchissait tranquillement le Pont des Arts l'a-t-il plongé dans une telle souffrance ? A-t-il quelque chose à se reprocher, un poids qui pèserait lourd sur sa conscience ? Et puis, au fond, pourquoi se confie-t-il comme cela à vous, vous qu'il ne connaît ni d'Eve ni d'Adam ?
Vous l'écoutez en toute confiance : il semble honnête et droit. Il vous ressemble sur certains points. C'est toujours plaisant de rencontrer quelqu'un dont on se sent proche… Méfiez-vous quand même… La toile qu'il tisse autour de vous est encore invisible, ses fils ne vous gênent pas aux entournures mais sachez-le, ça ne va pas durer.
Sauvez-vous !
Ne vous fiez pas aux apparences… Jean-Baptiste Clamence vous conduira en enfer avant même que vous ayez le temps de réagir...
Pris au piège… au piège de la culpabilité...
Ah, vous voyez, quand je vous dis qu'on le tient, notre thriller ! Allez, trêve de plaisanterie ! On est en 1956, quatre ans avant sa mort : Camus, mal à l'aise avec les idéologies, émet un doute quant aux systèmes qui ne respectent pas les droits de l'homme. Les intellectuels de gauche, touchés dans leur marxisme, le mettent en quarantaine. « L'enfer est ici à vivre » écrit Camus en septembre 52. Il se sent jugé, lui qu'on surnomme « le saint laïque », l'homme vertueux. Il est étiqueté.
Par ailleurs, les années 55/56 voient un homme déchiré par les débuts de la guerre d'Algérie : si Camus, devenu un intellectuel parisien, souhaite l'indépendance de l'Algérie, il se sent trahir les siens qui sont restés vivre là-bas.
C'est donc un homme meurtri qui écrit La Chute et si Clamence n'est pas Camus, il lui ressemble fort.
Clamence s'est exilé, comme Camus. Il a choisi un lieu où le paysage lui rappellerait constamment sa culpabilité : loin des terres lumineuses, la brume épaisse et « les eaux pourries » semblent noyer les êtres tandis que les cercles concentriques des canaux ne manquent pas de rappeler l'enfer de Dante. Clamence est en pénitence. Il a fauté. Je vous laisse découvrir quelles sont les fautes qui le hantent mais sachez que ce qu'il a compris, c'est que nous sommes tous coupables. Il n'y a pas d'innocents. Coupable ? Qui moi ? Oui, vous ! Mais de quoi ? De vous croire juste « quelqu'un de bien » comme le dit la petite chanson. Comme on se sent bien quand on se croit bon ! Clamence a compris que s'il aidait les aveugles à traverser, s'il défendait les pauvres gens, s'il cédait sa place dans le métro, ce n'était pas pour eux mais pour LUI. Que faisons-nous juste pour les autres ? Rien. Ou pas grand-chose. Quand se sacrifie-t-on véritablement ? Jamais. Si, pour ses gosses, donc pour soi. On ne fait que pour SOI, pour se donner bonne conscience, pour l'image que l'on veut donner. Vous voyez, on n'en sort pas. Donc nous sommes coupables. Voilà ce que clame Clamence. « La modestie m'aidait à briller, l'humilité à vaincre et la vertu à opprimer. » Je vous ressers un verre ? Il est des vérités difficiles à avaler…
Et tandis que vous écoutez bien gentiment ce comédien qui connaît parfaitement son rôle, sachez qu'il est en train d'accomplir son plus grand crime (on appelle ça une parole performative car elle dit et fait en même temps) : vous tendre un miroir, vous faire douter (chuter!) en vous faisant prendre conscience qu'appartenant à l'humaine condition, vous n'échappez pas à cette volonté de domination, de pouvoir, à la « vocation des sommets ». Quel sens ont des mots comme amour ou amitié à ce compte-là ? « L'homme est ainsi, cher monsieur, il a deux faces : il ne peut pas aimer sans s'aimer. »
Vous êtes tombé dans le piège de sa « confession calculée » : je tombe et vous entraîne dans ma chute. Oh, pardon, je vous ai fait mal, un petit croc-en-jambe, ce n'est rien, vous allez vous relever... L'araignée vous a traîné au centre de sa toile. Vous n'êtes pas sa première victime, vous ne serez pas la dernière. Clamence est un juge-pénitent : raconter inlassablement ses fautes, ressasser toujours et encore, lui permet de les expier et en même temps, il fait comprendre à tous ceux qu'il rencontre -vous, moi, les autres- qu'on est COMME LUI. « Il faut donc commencer par étendre la condamnation à tous, sans discrimination, afin de la délayer déjà. » Et puis, une fois qu'on s'est accusé, on peut s'offrir les autres : « il fallait s'accabler soi-même pour avoir le droit de juger les autres. »
Vous l'avez bien écouté ? Les nuits sont longues dans le nord et « la chute se produit à l'aube. » Vous repartez la conscience lourde. De son côté, il lui reste à retourner au bar où avec un peu de chance, il aura encore le temps d'en harponner un autre.
Bon, finalement, la relecture des classiques, ça plombe un peu l'ambiance… Avec la flotte qui tombe depuis six mois et les vacances qui n'arrivent pas…

Tiens, un petit tour à Amsterdam, ça vous dirait ?


                  

dimanche 8 avril 2018

Un tableau neigeux de Manuel Benguigui


Éditions Mercure de France
entre ★★☆☆☆ et ★★★☆☆ (J'ai aimé, sans plus)

Voici un roman qui me fait penser à du Queneau que l'on aurait croisé avec du Labiche (à notre époque, tout est possible!) Si vous aimez les histoires un peu déjantées, les hasards hautement improbables, les coïncidences folles, les aventures rocambolesques, alors, vous allez vous régaler !
 Edwin qui s'est fait larguer par sa nana, il y a de cela sept ans, vivote comme gardien au musée de la chasse de Migaud-sur-Marne, emploi que les services sociaux ont eu la gentillesse de lui trouver depuis qu'il a mis le feu à sa maison et que l'envie de tout brûler le démange de plus en plus souvent.
Invité par son ami Edgar, photographe pour des magazines de mode, Edwin se retrouve à errer dans un magnifique loft tout blanc de Manchester pendant que le copain prend tranquillement ses clichés. Il déambule gentiment d'une pièce à l'autre et l'on se demande à quel moment il va mettre le feu au joli logement lorsque son attention est attirée par la vision d'un tableau blanc sur lequel il voit apparaître des taches « comme une chaîne d'hommes marchant les uns derrière les autres ».
De tableau, en réalité, il n'y en a pas : c'est juste ce qu'il voit à travers la baie vitrée, à savoir la brume épaisse de Manchester, qui lui suggère cette vision...
Poursuivant toujours son errance, il passe devant un mur chargé de tableaux (des vrais, ceux-là), il en met un dans sa poche. Un petit tableau flamand qui doit coûter plus d'un bras.
Et à partir de ce moment-là, va débuter une espèce de folle course-poursuite mettant en scène Foxtrot, le propriétaire du petit tableau, Denise, sa femme, Boniface, leur domestique, Blandine, une galeriste devenue l'amante d'Edwin et un expert en art, M. Benningson. Edwin recherche dans tous les musées de Paris un tableau blanc qui n'existe que dans ses pensées tandis que tous les autres lui courent plus ou moins après pour récupérer celui qu'il a dans sa poche.
C'est complètement dingue et un brin absurde : Zazie dans le métro greffé sur Un chapeau de paille d'Italie : courses insensées et ludiques, filatures indiscrètes et quiproquos à gogo.
L'écriture de Benguigui, alerte et malicieuse, crée un récit rythmé, enlevé.
Maintenant, j'ai trouvé que tout ça tournait un peu en rond…
Dommage.






jeudi 5 avril 2018

Une Rose et un Balai de Michel Simonet


Éditions de la revue Conférence
dessins de Pierre Dupont
★★★★★ (J'ai adoré)

Comment le nommer ? Balayeur, technicien de surface, cantonnier ?
Dans les rues de Fribourg, en Suisse, Michel Simonet nettoie. Oh, il ne fait pas que ça, non ! Il trie, photographie les touristes, aide à porter les bagages, indique les directions, témoigne, éduque, discute, regarde le ciel quand il a le temps. 
Contrairement à beaucoup, il a choisi son métier par vocation : avant d'être cantonnier, il travaillait dans des bureaux mais vivre enfermé, non, ce n'était pas pour lui : « j'occupais en tout premier lieu un poste bureaucratique climatisé-aseptisé que j'ai volontairement quitté pour oeuvrer manuellement sous un ciel variable. ». 
Alors, il a suivi une logique « d'ambitieux à l'envers » et il a pris un « descenseur » direction la rue, l'extérieur, l'air libre... (J'allais écrire la liberté mais à mon avis, je n'avais pas tout à fait tort!) Queneau ne rêvait-il pas, lui aussi, d'être balayeur de rue ?
Le balayeur, écrit-il « ne fait pas partie des puissants, des influents, des décideurs. Avec lui, pas de danger d'ambitions concurrentes, et les Comment ça va , grand chef ? qui lui sont adressés ne font que confirmer qu'il n'en est pas un. L'innocuité se lit sur son apparence sans apparat. Il ne cadre pas avec la vision classique de la réussite où le statut social est tellement nécessaire à l'équilibre existentiel. A proprement parler, il n'emmerde personne. Au contraire, il la ramasse. »
Et pourtant, il faut en convenir, pas facile de se faire admettre dans un monde qui n'est pas le sien. Trop qualifié pour faire ce boulot ! Dépressif ? Même pas ! Idéaliste ? Un peu, comme tout le monde ! Alors quoi, de toute façon, il ne tiendra pas le coup. L'hiver, c'est dur.
Depuis 29 ans, Michel Simonet nettoie, frotte, racle, ramasse, trie, bien heureux de cette évidence : « On ne naît heureusement pas tous avec les mêmes envies. »
Dans son métier, pas trop de concurrence, c'est l'avantage !
Maintenant, il connaît tout du trottoir (il en arpente 15 kilomètres par jour) : il repère très facilement les braillards et les débraillés de la première heure, le verre cassé et le vomi, les sacs-poubelles, les papiers, les cageots, les canettes, les tags et les graffiti (deux exemples, pour le plaisir : L'argent ne fait pas le bonheur… des pauvres ; Jésus a dit : Péchez, sinon je suis mort pour rien.) Il croise aussi les gens, ceux qui rient ou qui pleurent, ceux qui ont besoin de parler, de se confier… Il y a les livreurs et les clochards, les prostituées et les vendeuses. Il écoute, observe, est attentif au monde, aux autres… L'école de la rue… « apprenti sans certificat et aux vastes matières, éternel étudiant sans pupitre et sans toit mais à tête reposée, disciple aux nombreux maîtres passants, tels sont les titres au cursus incertain mais formateur que le trottoir confère. »
Il faut dire qu'il est aussi poète… Un inventaire à la Prévert ? Pas besoin de chercher bien loin, vous n'imaginez même pas tout ce que l'on peut trouver dans une poubelle : chat, rat, corbeau, pigeon, coq morts, fruits (donc guêpes vivantes l'été), canettes à gogo, parapluies, vêtements et même, belle mise en abyme, une poubelle… et dans la rue : chaussettes, porte-monnaie, cuillers, slips, lunettes, gants, sacs, cigarettes... mais à la différence de certains chiffonniers de Paris dont nous parle Antoine Compagnon dans son dernier livre, le trésor qu'il recherche, ce n'est pas le bijou en or ou le couvert en argent qui lui permettrait de faire fortune, ce sont :
« de fortes amitiés,
le cadeau de la simplicité, la paix du coeur,
la vie au jour le jour,
la grâce de l'instant présent. »
Il finirait par nous faire rêver, cet homme qui aime la poésie de la rue, écoute les paroles qui volent en l'air, rapporte les consignes de bouteilles pour s'acheter un Pléiade par mois (oui, oui, les livres!) Il est « balayeur et fier de lettres » et pose une rose chaque jour au coin de son chariot parce que c'est beau, lui dont le maître-mot est le travail bien fait : « Ce que tu fais, fais-le suprêmement » écrit Pessoa qu'il aime citer. Même en vacances, il ne peut s'empêcher de ramasser ce qui traîne. C'est comme ça, on ne le refera pas…
Magnifique petit bijou-livre d'un poète-cantonnier-chansonnier ou d'un philosophe-cantonnier-sociologue, véritable jongleur de mots, amoureux des vers, homme simple, paisible et de bon sens, qui nous dit dans une langue pétillante et si belle tout le bonheur de son quotidien.
Ce n'est pas qu'on l'envie, non, mais…quand on y réfléchit bien, on se demande qui a raison...
Allez, je ne peux m'empêcher de vous livrer cette petite réécriture de son cru, vous m'en direz des nouvelles…

Itinéraire

Heureux qui, balayeur, fait d'utiles voyages
De trottoir en trottoir et rose pour Toison,
Et qui a peu besoin de monter en avion
Pour saisir au global le monde et son usage.

Plutôt l'observation que le kilométrage,
Plutôt s'imprégner de routinières visions
Et transformer ma rue en lointain horizon
Tenant pour familiers toute race et tout âge.

Plus me plaît de servir comme ont fait mes aïeux,
Par temps clair, par temps gris, torride ou rigoureux,
La Terre de Fribourg, germanique-latine.

Plus que longues soirées vivre au petit matin,
Plus que l'ordinateur la vue d'êtres humains
Et plus mon char poussif que moderne machine.

Joachim du Balai

Je vous salue bien bas, monsieur le Cantonnier...