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dimanche 18 février 2018

Autoportrait à la guillotine de Christophe Bigot


Éditions Stock
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Je referme le livre de Christophe Bigot complètement bouleversée par cette voix qui dit toute la souffrance, la douleur d'un jeune garçon devenu un adulte qui n'a rien perdu de sa sensibilité dans un monde où la violence est (toujours) difficilement supportable.
J'ai senti beaucoup de sincérité dans cette œuvre, beaucoup d'émotion contenue dans ces mots qui tentent de trouver l'origine d'un malaise profond, d'une très désagréable impression : celle d'avoir été, un jour, guillotiné.
 Bien sûr, dès les premières lignes, je n'ai pu m'empêcher de sourire en lisant cette phrase (qui n'est pas sans rappeler le « Longtemps je me suis couché de bonne heure » de Proust) : « Longtemps, j'ai cru que j'avais été guillotiné dans une vie antérieure. » En effet, l'auteur est persuadé qu'il a été « condamné puis décapité pendant la Terreur révolutionnaire. »
Pas facile de vivre avec ça en tête (sans jeu de mots!) 
Donc, dans un premier temps, cet aveu amuse, puis petit à petit, la gravité l'emporte, le malaise s'installe. Cela dit, je vous avoue que j'ai ri aussi franchement (certaines scènes sont en effet hilarantes) car l'autodérision et l'humour de Christophe Bigot sont irrésistibles et l'ont aidé, je suppose, à mettre cette phobie à distance.
 Il s'agit donc pour lui de comprendre l'origine de cette impression pour le moins étrange que la guillotine lui est familière, qu'il l'a, d'une certaine façon, déjà expérimentée.
 D'abord, des constats : il n'est pas le seul à souffrir de ce mal : Claude Lanzmann dans Le Lièvre de Patagonie avoue partager les mêmes phobies. Bon, c'est toujours rassurant de ne pas se sentir seul. 
Par ailleurs, si certains souffrent de choses dont ils ont pu être témoins, on peut comprendre leur traumatisme qui est en lien direct avec leur vécu : c'est en effet le cas de Victor Hugo qui fut confronté malgré lui, à plusieurs reprises, au terrible spectacle du supplice ou de sa préparation (ce qui explique d'ailleurs l'apparition récurrente de ce motif dans son œuvre et est à l'origine de l'écriture de son récit Le Dernier jour d'un condamné).
Mais dans le cas de l'auteur, il y a comme un léger anachronisme : cela fait un bail qu'on n'utilise plus la machine à raccourcir. Jamais il n'a assisté au spectacle de la guillotine, lui qui est né en 1976 ! Ah, me direz-vous, le 28 juillet de la même année, Christian Ranucci est guillotiné aux Baumettes. Toujours au même endroit et de la même façon, Hamida Djandoubi est exécuté le 10 septembre 1977. Bien sûr, l'auteur n'y était pas mais il était  à ce moment-là et rien que l'idée qu'il y ait eu de son vivant dans « ce beau pays qu'on appelle la France, un homme coupant un autre homme en deux » lui donne la nausée.
 Mais ce sont peut-être des images, ah, le pouvoir de l'image, qui ont marqué à jamais le gamin : il a six ans, il regarde Le Chevalier de Maison-Rouge de Claude Barma d'après un roman d'Alexandre Dumas « La guillotine apparaît à l'écran. Je la vois pour la première fois. Pourtant, la silhouette sombre et étroite suscite en moi une horreur familière. Comment dire ici les choses au plus près de la situation éprouvée, et alors même que celle-ci a toutes les apparences d'une affabulation ? Je ne vois pas la guillotine. Je la reconnais. », « C'est parce que je l'ai senti autrefois que je sens de nouveau, sur ma nuque, la chute du triangle ferrugineux de rouille et de sang. J'ai été là, nécessairement, parmi les condamnés qui attendent, au pied de la charrette. »
Les visionnages de ce film seront nombreux, toujours accompagnés d'angoisse, de terreur, d'interrogations. La question demeure : pourquoi ce sentiment ?
L'adolescent se passionne pour la Révolution : tout y passe :  romans, BD, magazines, films, spectacles, visites (de La Conciergerie), collection de figurines, d'images, rédaction de récits, de pièces de théâtre, disques, jeux (évocation hilarante d'un quizz sur Charlotte Corday au chapitre 31), dessins, recherches encyclopédiques, création d'un club, d'un spectacle de fin d'année au moment du Bicentenaire de la Révolution.
L'identification se précise : il a été Camille Desmoulins, d'ailleurs sa mère ne lui apprend-elle pas qu'elle avait pensé l'appeler Camille ?
Alors, d'où vient cette phobie ? Quel symbole freudien ou non faut-il y voir ? 
 Qu'est-ce qui se cache derrière cette obsession qui lui pourrit la vie ? Faut-il aller chercher du côté du père, de la mère, des grands-pères, des grands-mères ? Y a-t-il de l'Oedipe là-dedans ? Quelle peur, quelle culpabilité faut-il y déceler ? Et surtout, comment réagir face à cela ? Jouer à l'autruche ou bien tout secouer, tout retourner, interroger, s'interroger pour tenter de comprendre, pour tenter de mettre fin à une souffrance qui dure depuis l'enfance ?
Car c'est ce que j'ai senti en lisant cette autobiographie, derrière cet humour et cette autodérision, derrière des chapitres qui m'ont fait pleurer de rire (ah l'évocation des cours de natation, des remontées mécaniques, ah l'épisode de la communion...), donc, disais-je, malgré toutes ces scènes mémorables, on sent, à fleur de peau, un être hypersensible et fragile, en souffrance, qui a dû (doit?) encore en baver même si l'âge donne des forces et permet de mieux prendre ses distances par rapport au vécu.J'ai vraiment beaucoup aimé ce texte, sa sincérité, le courage qu'a eu son auteur de se mettre à nu, seul moyen d'avancer peut-être... Un vrai coup de coeur de cette rentrée littéraire !

jeudi 15 février 2018

Les Histoires de Franz de Martin Winckler


Éditions P.O.L
★★★★★ (J'ai adoré)

Cher monsieur Winckler,
Je viens de finir votre roman et encore une fois, toute l'humanité et la générosité qui s'en dégagent m'ont rempli le coeur de bonheur. Que demander de plus à la littérature ? me direz-vous.
 J'ai retrouvé avec un immense plaisir les personnages que j'avais rencontrés dans Abraham et fils : Abraham, le père, homme de pure bonté, de pure générosité, magnifique personnage qui porte un regard toujours bienveillant sur le monde, lui dont le souci est de savoir s'il a bien fait, entendez s'il a fait du bien. 
J'aime aussi beaucoup sa nouvelle femme Claire qui lui ressemble : elle a les pieds sur terre, est à l'écoute des autres et s'occupe bien de Franz. 
Ah, Franz … il a tout pour lui ce garçon mais il ne le sait pas (encore), quel amour ! Tiens, je lui présenterais bien ma fille et je le prendrais volontiers comme gendre (d'ailleurs, monsieur Winckler, il faudra que je vous reparle de tout ça, je veux dire de l'avenir de Franz, ça me préoccupe un peu vos histoires d'Amérique…) 
Ah, Franz et ses histoires : on ne s'ennuie pas une seconde avec lui, c'est pour cela que je l'adore, il a toujours quelque chose à raconter, on a l'impression qu'il connaît toutes les histoires, celles de la littérature, du cinéma ou bien celles de la vie, des gens… Et puis, il a tellement d'humour, d'autodérision… (oui, décidément, il conviendrait très bien à ma fille qui adore se marrer...) 
Il y a aussi Luciane : elle m'a sidérée, la gamine qui veut vivre sa vie et voler de ses propres ailes… Elle a du caractère, c'est bien, il faut savoir s'affirmer dans l'existence !
Oui, vraiment, je les aime beaucoup, vos personnages, monsieur Winckler (au point d'oublier un peu, parfois, qu'ils n'existent pas en vrai…) Les retrouver un peu tous les soirs (je lis au lit), le temps si court d'un roman, me donne le sentiment de retrouver des amis.
Si vous saviez le plaisir que j'ai eu à retourner dans la rue du/des crocus à Tilliers, de me balader dans la maison-personnage (je la visualise très bien maintenant, j'en connais toutes les pièces, parfaitement meublées par moi-même. Peut-être aviez-vous fait l'effort de les décrire, c'est vrai, c'est votre boulot, mais je suis désolée de vous dire que c'est MOI qui l'ai meublée, à l'aide de MON imagination... Vous pourrez toujours changer les papiers peints, je referai les peintures quand bon me semblera. Déjà que pour les raisons que vous savez, il a fallu remettre à neuf le bureau d'Abraham. Triste épisode. J'ai eu tellement peur pour lui, c'est égoïste mais je n'imagine même pas une seule seconde perdre Abraham. Ça aussi, monsieur Winckler, on en reparlera, si vous le voulez bien, parce qu'il ne faut pas vous imaginer tout puissant ! Et puis quoi encore !)
Les Farkas ont changé depuis le premier volume, les temps aussi (et c'est toute une époque que vous évoquez si justement ici, la France des années 60/70) que vous découpez en cinq parties : de la Préhistoire (présentation des personnages) aux Temps modernes (les projets d'avenir) en passant par Antiquité et Moyen Âge où l'on apprend que notre Abraham devient médecin responsable de la maternité de Tilliers (quelle chance pour les femmes de la région!) et nous découvrons que Soeur Evangéline se lancerait bien avec Claire dans des séances d'éducation à une sexualité sans risques (magnifique Cercle des sorcières!) - nous sommes avant 68… beaucoup de choses restent à faire dans ce domaine, n'est-ce pas ?
Il sera question aussi de la guerre d'Algérie (là-bas et ici puisque dans les deux pays des hommes et des femmes ont beaucoup souffert), de mai 68 : ma grande copine, qui doit avoir à un chouia près votre âge, s'est complètement reconnue dans vos histoires, elle n'a pas cessé de crier en brandissant votre livre : « oui, oui, c'était exactement ça - elle était dans un établissement privé de Nantes - et lorsqu'elle est tombée sur le programme de cinéma des pages 358 à 361, elle a jubilé « oui, nous aussi, du jour au lendemain, on nous a emmenés au cinéma ! » Elle était folle de joie (quand je vous dis que vos textes rendent heureux !) Elle était prête à écrire au ministre de l'Éducation Nationale pour qu'il rende cette liste de films obligatoire…
Et je repense soudain (excusez-moi mais je saute un peu du coq à l'âne, c'est à cause de mon enthousiasme) à la description génialissime du spectacle de fin d'année - et dire qu'il n'aura pas lieu – vous auriez pu faire venir les gens du ministère pendant les grandes vacances, ils n'auraient vu personne et c'eût été parfait !
Mais, dites-moi, monsieur Winckler, où vous allez chercher toutes ces idées ? Votre cerveau est-il un volcan en éruption pour que ça fuse comme ça de tous les côtés ? Car c'est exactement ça, on pourrait développer chaque histoire et l'emmener jusqu'au bout et l'on aurait plein de romans... Cent mille milliards de romans...
Une autre chose me trotte dans la tête - décidément, tout ça est un peu décousu mais c'est la vie, n'est ce pas… Vous parlez de l'acné de Franz - vous auriez pu le faire quand même un peu moins souffrir , monsieur l'auteur, et lui trouver un moyen d'atténuer tout ça (on dit que le mélange miel/cannelle marche très bien, dites-lui d'essayer…), pauvre garçon, juste au moment où il découvre l'amour et toutes les transformations du corps…
Ah Franz, comme il est attachant, c'est vraiment mon chouchou, comme il est drôle, comme il est gentil, dirait ma vieille voisine que j'aime tant ! Quelle chance aura celle qui tombera amoureuse de lui, il faut qu'elle soit bien, monsieur Winckler (c'est pour ça que je vous parlais de ma fille, elle pourrait devenir personnage de roman, je lui poserai la question ce soir, il vaut mieux que je lui en parle avant, ce n'est pas rien de décider de devenir personnage de roman… je vous tiens au courant...), il faut, disais-je une fille à sa hauteur, autrement, je vous le dis tout net : je serais contrariée ! Après tout, les lecteurs ont bien un peu leur mot à dire, non ? Vous aurez la gentillesse de me la présenter avant. Si elle me plaît, feu vert, sinon, vous m'en trouverez une autre ! Non mais, on ne va pas lui donner n'importe qui à cet ange. Déjà que vous lui avez collé une acné monstrueuse (même dans le dos, je n'en reviens pas! Ce n'est plus de l'imagination, c'est du vice!) Je refuse que vous lui mettiez dans les pattes une harpie. Je veux qu'il soit HEUREUX cet enfant !
Voilà monsieur Winckler ce que je souhaitais vous dire avec d'autres choses que j'ai oubliées mais ce n'est pas grave.
Vous savez j'ai commencé votre roman par la fin car je voulais être sûre qu'il y allait y avoir une suite et quand j'ai lu « Franz en Amérique » j'ai été soulagée et j'ai pu commencer tranquillement les premières pages. Je suis d'un naturel anxieux et ces personnages sont comme de la famille maintenant alors, puisque vous êtes un peu Dieu en tant que romancier, je vous envoie ma prière, enfin mes souhaits si vous préférez :
- Faites que Franz n'ait plus d'acné DU TOUT (si le mélange miel-citron ne marche pas, essayez en infusion : 5 g de fleurs de violette, 10 g d'écorces de bourdaine, 20 g de feuilles de noyer, 20 g de fleurs de souci, 30 gr de racine de bardane, 30 g de sommité de pensée et 30 g de feuilles et de racines de pissenlit. Il faut mettre 20 g de cette préparation dans un litre d'eau bouillante, laisser infuser dix minutes. En boire une tasse, trois fois par jour après les repas. C'était la recette de ma grand-mère. Elle aurait adoré Franz, vous savez… Alors ? Si elle peut lui être utile...
- Qu'il évite impérativement la bouffe américaine, autrement, la tisane, elle ne sert à rien !
- SVP, SVP : pas de mauvaises rencontres. S'il lui arrive quelque chose, on est loin, enfin… Abraham est loin et … Il aurait pu aller en Angleterre ou en Suisse, non ? Quelle idée de l'envoyer de l'autre côté de l'Atlantique !
- Trouvez-lui des logeurs gentils (ça m'inquiète de le voir débarquer comme ça chez des gens qu'on ne connaît pas). Je vais cet été à New-York, je ne sais pas où vous pensez l'envoyer mais je peux déjà aller voir si le quartier où vous imaginez le parachuter est sympa et pas trop risqué. (Il va réussir à dormir là-bas?) Par contre, si vous optez pour la côte ouest, je ne peux plus rien pour lui…
- Ça serait bien qu'Abraham, Claire et Luciane lui rendent visite, j'ai besoin de les retrouver eux aussi.
- Enfin, (et c'est le plus important), je ne veux EN AUCUN CAS mais EN AUCUN CAS qu'il arrive quelque chose de grave à un membre de la famille Farkas et surtout qu'ils ne meurent JAMAIS. Dé-brouil-lez-vous !!! Il faut que ce soit bien clair entre nous, cher monsieur, je ne suis plus toute jeune maintenant et s'il m'arrivait quelque chose vous en auriez lourd sur la conscience. Et ma fille (future personnage de roman) ne manquerait pas de vous le faire savoir, croyez-moi !
Allez, je vous laisse monsieur Winckler, je vous ai assez embêté comme ça et je vous remercie d'avoir eu la patience de me lire..
Vous êtes une belle personne, monsieur Winckler, et vous écrivez de belles histoires. Vous rendez les gens heureux et vous leur permettez de faire de magnifiques rencontres.
Merci monsieur Winckler.
MERCI.
Prenez bien soin de vous.

PS : ma fille veut bien tenter l'expérience mais elle a un peu la trouille… Faudra que je la rassure… Enfin rien n'est fait !


mercredi 14 février 2018

Géographie d'un adultère d'Agnès Riva


Éditions Gallimard l'arbalète
★★★☆☆ (J'ai bien aimé)

C'est à la fin d'une rencontre autour de son dernier livre : rien à voir avec l'amour que Claire Gallen m'a conseillé la lecture du premier roman d'Agnès Riva : Géographie d'un adultère. Mais, elle a modifié le titre et son erreur est très révélatrice : elle m'a dit : « Lisez Autopsie d'un adultère » et effectivement, ce texte m'a fait penser à une autopsie, comme si on allongeait l'adultère à la morgue sur une table froide en métal, qu'on examinait tous les replis du cadavre à la loupe, plaies, lésions, ecchymoses afin d'en faire un rapport neutre et froid. Il y un côté « Nouveau Roman » dans ce texte qui s'attache à décrire presque cliniquement l'histoire d'une passion amoureuse (enfin, le terme passion est peut-être un peu fort) en soulignant notamment le lien entre l'évolution de la relation et les lieux dans lesquels elle s'exprime. Pas très glamour tout ça. Non, mais c'est une expérience tout à fait étonnante où les personnages tiennent lieu de rats de laboratoire.
La difficulté de l'adultère, c'est que, par définition, il n'a pas de lieu à soi, pas de room of one's own aurait dit Virginia Woolf : en effet, on n'habite pas avec son amant(e).
Donc, il faut trouver des espaces d'accueil comme, par exemple, l'habitacle de la voiture (chapitre un). Chez le couple qui nous intéresse, l'homme, Paul, a une voiture confortable : fauteuils en cuir ergonomiques, accoudoirs, clim et Ema (Emma... La Bovary ?), l'amante, « se sent alors submergée par un sentiment de confiance et de liberté absolue » (quand la voiture roule, bien sûr!) Cela étant, la main droite de Paul passant du levier de vitesse au genou d'Ema, « geste automatique », donne parfois à la jeune femme l'impression désagréable de « rejoindre le domaine des accessoires ». Dès que les portières sont refermées, ils sont chez eux, enfin presque, car aucun rideau ne les sépare de la rue ou alors, il faut tenter de se garer dans des angles morts (quelle poésie!). En tout cas, « c'est dans ce lieu seulement que Paul dit nous. »
Que je vous dise un mot de Paul : « expert en bâtiment et travaux publics », il est monsieur je décide de tout, je contrôle tout, je ne me laisse pas aller, pas un brin de folie, pas un dérapage, il est rationnel et raisonnable (beurk!) : on sent qu'il n'est pas prêt à renoncer à sa petite vie pépère avec Bobonne. Très vite, il pose les règles (Vous noterez la fréquence de l'impératif!) : « Épargne-toi d'établir une comparaison et de lister tout ce qu'il nous est impossible de faire, sinon tu ne pourras que te heurter à un mur. », « De notre relation, rien ne doit transparaître. », « Cloisonne, ne laisse pas tes émotions personnelles empiéter sur des jugements qui doivent rester rationnels. » Courage, fuyons !!! Ema, plus romanesque (ce n'est pas difficile!), serait disposée à tout larguer du jour au lendemain, laissant mec et progéniture se débrouiller sans elle.
Donc, pas très raccords Ema et Paul, pas franchement étonnant qu'il crève dans l'oeuf cet adultère !
Autre lieu amoureux, chapitre deux, « le coin de la cuisine de la maison d'Ema, compris entre l'évier et le réfrigérateur ». (Je vous rappelle, au cas où vous l'auriez oublié, qu'on est dans une histoire d'amour, pas dans un congélateur ni sur la banquise…) Bon, pourquoi cet endroit ? Parce que cinq centimètres de plus à gauche ou à droite et… on est vu de la rue !
(Entre nous… quel boulot l'adultère ! Je suis l'Oblomov de l'adultère : je ne m'y lancerais pas par pure paresse… )
Revenons à nos espaces somme toute étriqués où nos tourtereaux vont pouvoir « étancher leur soif d'unité physique » dans une position assez inconfortable, mais bon chacun… (Je me permets de le préciser mais je pense que vous l'aurez bien compris, ne vous attendez pas à des scènes torrides, vous seriez déçus!) Parfois, c'est Ema qui se tue le dos contre l'évier, parfois c'est Paul. Et quand c'est Paul qui a le dos contre l'évier (vous suivez?), Ema se trouve plus ou moins dans la position qu'elle a quand elle fait la vaisselle...
Géographie de l'adultère ou l'anti-manuel du romantisme.
Un autre lieu d'amour ? Le boulot : Paul aime bien retrouver Ema dans le cadre du travail (ils se sont rencontrés au Conseil des Prud'hommes) car il sait que c'est un endroit où « leur relation ne s'approfondira jamais ». (C'est bien ce que je pensais.) Elle, au contraire, aimerait bien laisser traîner quelques indices…
Autre espace amoureux : chez Paul : bof, bof. C'est petit-bourgeois-tristounet, elle aime mieux encore être chez elle et on la comprend,
Retour chez Ema donc : « le coin derrière la porte d'entrée ». Vous ne visualisez pas ? Je vous aide ? « Il s'agit d'un carré situé derrière la porte d'entrée, mesurant à peine un mètre sur dix, ouvert sur la salle à manger, délimité d'un côté par un placard contenant un seau, des balais, ainsi qu 'un compteur électrique, et de l'autre par la cloison du garage. »
Bon, c'est pas vue sur l'océan mais il faut faire avec. Le narrateur précise que « cet espace entre à peine dans l'inventaire des surfaces de la maison » : c'est un non lieu, un espace qui n'existe pas pour des gens qui, dans le fond, semblent vivre tout ce que l'on veut sauf une passion.
A vrai dire, je ne sais pas comment il faut lire ce roman, s'il doit être pris comme une espèce de tragédie de l'adultère : comment l'amour, si fort soit-il, peut-il s'épanouir dans des espaces très circonscrits, exigus au possible, anonymes et froids ?
Je l'ai plutôt pris au second degré et me suis beaucoup amusée à observer les sentiments s'user jusqu'à la corde dans ces lieux grands et accueillants comme des placards à balais. Il faut un amour beaucoup plus fort pour résister à toutes ces contraintes. Et encore… A un certain âge, si on n'a pas de confort… J'ai donc été tentée de mettre de l'ironie derrière les phrases à la syntaxe neutre, quasi clinique de ce roman.
Personne n'avait encore raconté une histoire d'amour sous cet angle… Et ce roman, au fond, met en évidence une chose pas belle à voir : combien de temps le noble sentiment qu'est l'amour tient-il coincé entre l'évier et le frigo, le frein à main et le repose-tête ? 
C'est triste à dire mais cette Géographie d'un adultère nous dit clairement que sans lieu à soi, le plus bel amour s'épuise vite, très vite même… 
A quoi ça tient les sentiments...

lundi 12 février 2018

rien à voir avec l'amour de Claire Gallen


Éditions du Rouergue
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

- Tu es dispo ?
Bien sûr que Sandra est dispo, elle l'est toujours pour Samuel, il peut l'appeler quand il veut, où qu'elle soit, il peut la harceler jusqu'à ce qu'elle décroche. Elle décrochera. Elle ira jusqu'à lui, elle l'attendra s'il le faut, le cherchera, l'espérera. Plusieurs fois par jour, elle regardera, anxieuse, l'écran de son portable pour voir s'il n'a pas laissé de message. « C'est moi qui suis à sa disposition, c'est moi qui attends, qui dis oui, c'est moi qui suis prête, quand il demande, pour ce qu'il veut. »
De l'amour ? Une espèce d'amour fou ? Oui, on pourrait dire ça comme ça , mais est-ce si simple ?
Depuis longtemps, presque quinze ans, Samuel est l'amant de Sandra, un amant-aimant (au sens plus magnétique que sentimental du terme… quoique...)
Alors qu'elle venait d'épouser un certain Rodolphe, pour qui elle avait dit oui à tout, même à l'achat d'une vieille bâtisse en ruine dans la campagne (« la maison du bonheur, comment pourrais-je dire non ? ») et au fait d'avoir des enfants sans tarder (elle qui n'avait pas fini ses études...), elle a vu un jour arriver Samuel, un ami d'enfance de Rodolphe.
Elle se tenait au jardin, il s'est avancé en caressant de la main les herbes hautes, l'a balayée du regard et a demandé : « Il y a quelqu'un ? »
C'est peut-être à ce moment précis, dont les images resteront à jamais gravées en elle, qu'elle s'est dit qu'elle n'était peut-être déjà plus « quelqu'un ». Elle avait trop dit oui, trop renoncé et si ce type un peu vulgaire n'était pas tout à fait son genre, il représentait l'échappatoire, un petit espace permettant une fuite possible. Une ouverture quoi, dans laquelle s'engouffrer. A corps perdu, comme on dit, sans limites. Se donner, être avec l'autre et avoir le sentiment d'être là où on doit être : « Il dit Sandra, et je sais, quel que soit l'avenir, que rien n'égalera jamais le contact de cette main qui enserre ma hanche, cette présence qui ralentit le temps, et me donne le sentiment aigu d'être enfin à ma place. »
De l'amour ? Ou un sentiment qui n'aurait rien à voir avec l'amour ? Difficile de savoir. Sandra le sait-elle qui parle peu, plongée qu'elle est souvent dans l'immédiateté de l'instant ? Un vol d'oiseau, le souffle tiède du vent, le détail d'une façade retiennent toute son attention. Le présent emplit son être, lui interdisant un retour vers un passé douloureux ou vers un avenir très incertain.
Mais jusqu'où peut-on aller par amour ? Voilà, au fond, la question que pose ce roman troublant, fascinant que j'ai lu comme une tragédie, celle d'une femme prise au piège d'un premier homme qui l'enferme dans une vie dont elle ne veut pas et finalement, d'un deuxième homme auquel elle s'accroche aveuglément - ne dit-on pas que l'amour est aveugle ?- dont on se demande au fond s'il est fait pour elle, s'il pourra lui permettre d'être heureuse (car c'est un peu ça le but, dans la vie, non?)… N'est-elle pas en train de quitter Charybde pour Scylla ?
Parce qu'en effet, ce Samuel - et c'est ça qui est génial, si complètement vraisemblable ! - n'a rien de franchement attirant.
Propriétaire d'une boîte de nuit ringarde dans les faubourgs d'une grande ville, homme à femmes, vulgaire, grossier, violent, il a tout d'un individu assez détestable. Or, c'est lui qui est arrivé au moment où Sandra plongeait, s'effaçait, sombrait doucement. Alors, elle l'a suivi, prête à tout pour lui. Jusqu'où ?
Quinze ans après ce coup de foudre et le divorce qui a suivi, l'ex-mari revient. Pourquoi ? Que cherche cet homme friqué qui a fait carrière à Paris ? Pourquoi veut-il revoir Sandra, pourquoi est-il si inquiet ? Que cachent-ils au fond tous les trois, le mari, l'amant, la femme ? Quel est leur lourd secret qui les empêche de vivre ? « Rodolphe me cherche. Il veut me parler. Cela devait finir par arriver. Quatorze ans - qu'ai-je fait d'autre qu'attendre, depuis ? »
Ce récit, tout en tensions, en non-dits, en silences et resserré sur sept jours  (du 8 juillet au 14 juillet) plonge le lecteur dans un univers très sombre où le malaise est, dès les premières pages, immédiatement palpable : quelques indices, bribes d'info vont progressivement faire émerger un passé terrible, des faits tragiques, des fantômes que l'on cherche à oublier en les enfouissant au fond de soi mais qui refont surface. Le thriller psychologique n'est pas loin, on longe un abîme effrayant et terrible dont on ne soupçonne pas la profondeur...
Claire Gallen est très douée pour mettre en scène des personnages incarnés : ils sont là, on les sent, on les voit, leur humanité ne fait aucun doute, leur réalité non plus, serais-je tentée de dire. A travers un détail évocateur, et donc avec une très grande économie de moyens,  un geste, un regard, une démarche, un objet, une parole, l'auteur les place devant nous, les rend vivants. L'écriture est très cinématographique : la boîte de nuit de Samuel, ses néons, sa musique assourdissante, la zone industrielle, j'y suis allée, j'y ai vu Sandra et son sac orange, assise, recroquevillée dans un coin du vestiaire, cherchant Samuel des yeux, comme étrangère à elle-même, dans une vie qui est à peine la sienne et dont on aimerait la tirer.
Qui est Sandra au fond, qui est cette femme qui n'est plus toute jeune et dont on a l'impression que la vie se résume à une errance dans l'ombre de l'autre, le regard tourné toujours vers lui « et qu'importe s'il a fallu vingt ans pour en arriver à cette évidence, l'ombre, la nuit, le reniement, qu'importe le prix à payer, puisque c'est vers Samuel qu'ils tendaient. » ? Une femme comme étrangère à elle-même et à sa vie, qui avance vers le seul point lumineux qu'elle perçoit encore : Samuel. Est-elle une victime ou bien… ?
Et lui ? Se résume-t-il à cet être vulgaire et flambeur, toujours à la recherche d'une nouvelle affaire dans le Sud ou ailleurs ? Pourquoi n'est-il pas parti depuis le temps qu'il en parle ? Qu'est-ce qui le retient ? Quel est son secret ? LEUR secret ?
Un roman terrible qui montre toute la complexité et l'ambiguïté des sentiments humains. J'en suis encore bouleversée, saisie. Quel texte !
A lire ABSOLUMENT !

Rencontre avec Claire Gallen
C'est avec un immense plaisir que j'ai eu la chance de rencontrer Claire Gallen à Alençon (Orne) ce samedi 10 février dans la librairie Le Passage. Toujours très impressionnée par les auteurs, et Claire Gallen en est un, incontestablement (ou une - auteure, je suis un peu perdue avec tout ça…), je tenais serré contre moi mon livre transformé pour l'occasion en hérisson multicolore par des piquants post-it. Bref . Elle était là, parmi nous.
L'oeil malicieux, le sourire aux lèvres, toute simple, directe, franche, super-sympa a résumé ma fille qui m'avait suivie dans l'aventure, elle a présenté à l'assemblée attentive son nouveau roman et nous a fait quelques révélations.
Que nous a-t-elle dévoilé ?
Ah, les secrets d'auteur…
C'est son deuxième roman (mais, ça, ce n'est pas un secret!), le premier - publié aussi chez Rouergue - a pour titre Les riches heures : il est question d'un couple qui après avoir profité de gains exceptionnels dans l'immobilier va devoir vivre autrement depuis que l'homme a perdu son emploi. Pas facile… Ils partent en vacances quand même, se retrouvent dans un petit meublé tristounet et là, un terrible événement va changer leur vie...
Rien à voir avec l'amour est un roman qu'elle a beaucoup retravaillé sur les conseils de son éditrice Sylvie Gracia. En effet, Claire Gallen nous confie amusée qu'elle est prolixe, elle aime écrire, ne compte pas ses mots et … se retrouve soudain avec un volume énorme. Un effort de concision s'impose et l'oblige à supprimer certains passages, trop longs, inutiles ou répétitifs. Elle a par exemple écarté un très long développement dans lequel elle racontait la vie de Sandra et de Samuel, avant. Lorsque je lui demande s'il est facile pour un auteur de retirer certaines pages, elle répond en riant que, dans son métier de journaliste à l'AFP, elle a l'habitude de voir ses articles modifiés par différents relecteurs avant la publication finale. Elle considère d'ailleurs que le métier d'écrivain, ça s'apprend : elle a elle-même participé à des ateliers d'écriture pour acquérir des techniques.
Et puis parfois, ajoute-elle, et peut-être est-ce le plus dur, il faut rechercher le mot juste qui peut remplacer à lui tout seul une ou deux phrases. Claire Gallen a le souci du mot précis, celui qui convient exactement à ce que l'on veut exprimer.
Elle dit son texte à haute voix (a-t-elle un « gueuloir » ? J'ai oublié de le lui demander.)
Le texte est ainsi retravaillé. L'auteur est sévère, ne laisse rien passer. Il faut aussi éviter les clichés : le personnage qui s'étonne en faisant un rond avec sa bouche, ça ne passe pas. On n'est pas dans la caricature, l'effet marqué. Il faut le dire autrement. Et puis parfois, il n'est pas nécessaire de dire, il suffit de faire sentir, par un détail, comme en passant. Toujours rechercher l'économie de moyens, le moins qui en dit le plus, une espèce d'écriture de la litote. Pas facile lorsque les mots coulent du stylo...
Très vite, dès le début du roman, elle a souhaité planter le décor : il fallait que le récit s'ouvre sur la nuit, sur des gens qui ont vécu, dans une boîte de nuit qui a vécu elle aussi, il faut que ça sente l'usure, la fatigue, l'impression d'être au bout.
A la question « Qui est Sandra ? », elle répond que c'est une femme qui vit dans le présent, un présent dont, d'une certaine façon, elle est prisonnière. Incapable de se projeter dans l'avenir, elle semble dépendre des sensations qui sont les siennes, à chaque minute. Une espèce d'étrangère comme Meursault. (D'ailleurs, plus j'y pense, plus je vois de points communs entre Meursault et Sandra : à creuser)
Quant au sujet de l'oeuvre, finalement, il se résume à cette phrase : jusqu'où peut-on aller pour un amour qui n'en est peut-être plus un ? Claire Gallen a voulu placer un personnage sous l'emprise d'un autre et voir jusqu'où il pouvait aller, ON pouvait aller. Car, comme je le dis dans mon article, les personnages sont vrais, on les voit, on les sent, on les rencontre. D'ailleurs, lors de l'échange avec l'auteur, tandis que je venais de poser une question sur le personnage de Sandra, une dame de l'assemblée m'a dit : « Mais c'est un roman! » Oui, c'est un roman, mais avec des personnages tellement faits de souffrance et de passion, de désespoir et de folie qu'ils en sont humains. Croyez-moi, je les ai rencontrés...
Où se passe l'action ? La ville n'est volontairement pas nommée mais on reconnaît Le Havre, une ville qui après la guerre a su tourner la page, a su redémarrer, se reconstruire sur ses ruines au point de devenir un lieu prisé, un lieu touristique. Véritable personnage de l'histoire, c'est une ville qui a su avancer, contrairement à Sandra qui erre sans trouver d'issue pour se reconstruire.
L'auteur explique qu'elle est retournée sur les lieux pour noter toutes les transformations qu'a subies Le Havre : elle souhaitait que tout fût vrai dans sa description.
Une autre question lui est posée : c'est incontestablement un roman bien noir, alors pourquoi ne pas le publier au « Rouergue noir » ? Claire Gallen avoue qu'elle ne l'a pas envisagé, l'éditrice non plus a priori, et on peut le comprendre : oui c'est sombre, oui il y a une très forte tension, oui, à bien y réfléchir, on n'est pas loin du thriller psychologique, mais il n'y a pas d'enquête à proprement parler sinon celle que le lecteur tente de mener sur des personnages difficiles à cerner parce que très humains, trop humains. L'auteur en profite pour nous révéler qu'elle adore les romanciers américains comme Raymond Carver (Tais-toi, je t'en prie, Les vitamines du bonheur, Parlez-moi d'amour) et Laura Kasischke (À Suspicious River, Un oiseau blanc dans le blizzard, Esprit d'hiver), chez lesquels une petite phrase, en fin de chapitre si possible ou même, encore mieux, à la fin du roman, permet de tout comprendre, de mettre en lumière ce qui a été caché, ce qui hante les personnages, et qui motive leurs actions. Oui, on voit bien pourquoi Claire Gallen aime ces romanciers.
Et puis, plus tard, quand tout le monde est parti, on a pu échanger sur nos coups de coeur littéraires : elle m'a conseillé le livre d'Agnès Riva : Géographie d'un adultère que je me suis empressée de lire le soir même en rentrant et qui fera l'objet du prochain article…
Nous avons aussi parlé de nos gamins respectifs… et là-dessus, voyant que nous étions intarissables, le libraire a rappelé à son invitée l'heure de son train. Il faisait froid à Alençon samedi, il pleuvait, on piétinait dans la boue tellement il y a de travaux, mais j'avais le coeur léger d'avoir pu rencontrer un écrivain dont on reparlera, j'en suis certaine !

Merci, Claire Gallen, d'être venue jusqu'à nous !

                        

                        

vendredi 9 février 2018

Le Poids de la neige de Christian Guay-Poliquin


Les Éditions de l'Observatoire
★★★☆☆ (J'ai bien aimé)

Figurez-vous qu'au moment même où j'ouvrais les premières pages de ce livre, quelques flocons commençaient à tomber sur mon village normand. Maintenant, une couche de neige bien épaisse recouvre tout le paysage. Personne dans les rues. Difficile alors d'être plus en phase avec un livre qui raconte le quotidien de deux hommes coupés du monde dans un paysage enseveli sous la neige ! Bon, ma maison a l'air plus solide que la leur (enfin j'espère!), on trouve encore de quoi manger dans l'épicerie du coin et ce soir, je pourrai allumer la lumière (le dire porte malheur, alors je me tais !) Passons...
Le Poids de la neige m'a fait penser à d'autres livres que j'ai lus récemment et qui racontaient le quotidien de gens privés d'électricité, dans une atmosphère de fin du monde (comment pourrait-il en être autrement?) : le merveilleux livre de Jean Hegland Dans la forêt et celui d'Emily St. John Mandel : Station eleven. Comme quoi, la privation d'électricité est visiblement LA phobie du XXIe siècle : plus de chauffage, d'eau chaude, de téléphone, d'ordinateurs et de tout ce qui est informatisé (je vous laisse faire la liste, elle est infinie !) Une autre vie quoi !
Dans ce roman, deux hommes sont amenés à partager leur quotidien dans une maison abandonnée : l'un, le narrateur, un jeune mécanicien, est revenu au village pour voir son père mourant. Mais, sur la route, il a eu un très grave accident et a perdu momentanément l'usage de ses jambes. Il est alité et muet.
L'autre, Matthias, un homme âgé, était de passage lorsqu'il a dû trouver refuge à cause du froid. Il espère repartir au plus vite pour retrouver sa femme restée en ville. En attendant, il est coincé. Il s'occupe de soigner son coloc' (en échange, on lui a promis une place dans un convoi qui partira au printemps), fait la cuisine, le ménage, alimente le poêle, lit, part dans le village à la recherche d'une nourriture qui se raréfie. Il tente aussi d'engager la conversation mais le plus jeune ne répond pas.
Il y a du En attendant Godot dans cette œuvre, ce huis clos, où l'on attend de pouvoir repartir mais vers quoi exactement ? Y a-t-il encore quelqu'un ailleurs ? Une âme qui vive ? Et où ? Dans quelle direction ? Et que faire de ce moment présent qui s'étire infiniment ? Comment le remplir, l'occuper, faire en sorte de ne pas devenir fou ? Regarder la neige tomber, s'accumuler, rendant impossible tout désir d'évasion est-il un divertissement « suffisant » ? (Je repense, veuillez m'en excuser, c'est obsessionnel chez moi, à un de mes romans préférés : Un Roi sans divertissement de Giono dont le thème central est précisément celui de l'ennui et de la nécessité pour l'homme de se divertir, de se détourner de sa condition de mortel en se divertissant - chasse, pêche, balades, meurtres (eh oui!). Des disparitions étranges ont lieu l'hiver dans un petit village de montagne recouvert de neige… Je ne vous en dis pas plus...) Faut-il profiter du moment présent, admirer la beauté de ce paysage à la fois fascinant et dangereux, contempler la beauté qui est offerte ? Ou bien faut-il tenter de fuir au plus vite au risque de rester bloqué et de mourir ?
Et cet autre, là, celui avec lequel on partage ce quotidien étrange, faut-il le supporter, l'aider, le soigner ou... le tuer ? Doit-il devenir un ami ou un ennemi ? Plus on avance dans l'oeuvre, plus la tension est palpable entre les deux hommes. La relation oscille sans cesse entre la solidarité et la méfiance, mais jusqu'à quand tiendront-ils ainsi ?
La seule chose qui change, chaque jour, c'est l'épaisseur de la couche de neige dont la mesure précise est indiquée en tête de chapitre - d'ailleurs, dans un premier temps, je me suis demandé à quoi ces nombres correspondaient. Le narrateur observe ces variations sur un piquet planté à l'extérieur et il peut les surveiller de loin grâce à la longue vue que Matthias lui a donnée. Et chaque jour, ça empire, rendant impossible toute évasion comme si l'hiver prenait en otage deux hommes, les obligeant à demeurer loin de tout dans une solitude oppressante. L'auteur, interviewé, avoue qu'il adore les récits dans lesquels il ne se passe rien car tout peut arriver à chaque instant. Et c'est vrai qu'il y a une tension réelle dans ce roman.
Je regarde par la fenêtre, la neige s'épaissit, la nuit va bientôt tomber. La lumière est étrange ce soir. Je vois mon voisin, plus tout jeune, qui sort. Je m'interroge sur ce que deviendraient nos rapports si l'électricité venait à manquer, entraînant l'absence de nourriture et de chauffage. Reste-t-on humain dans un monde sans électricité ? Une seule chose en moins,(bon d'accord, l'électricité, ce n'est pas rien) et le monde serait tout autre, comme quoi, finalement, notre civilisation ne tient pas à grand-chose... Ce serait très probablement l'effondrement de la vie en société, de notre comportement civilisé. Nous redeviendrions des bêtes sans morale, prêtes à tout pour survivre.
Mon voisin retourne à pas tranquilles vers sa maison, il me voit derrière ma fenêtre et me fait un petit signe : j'ouvre. « ça vous dirait un peu de mâche ? De ce temps-là, on va la perdre, je vous en mets dans un sac. »
Tout va bien.
S'il savait ce que j'avais en tête deux minutes plus tôt, il serait horrifié...

Je vous aime, frères humains, à condition que l'électricité parvienne jusque chez moi… 

mercredi 7 février 2018

Entre deux mondes d'Olivier Norek


Éditions Michel Lafon
★★★★★ (J'ai adoré)

Waouh… c'est du très bon, n'y allons pas par quatre chemins. Quelle maîtrise, Monsieur Norek ! Je suis bluffée comme on dit. Sont réunis ici tous les ingrédients qui font un excellent polar : une construction au millimètre, une langue fluide et des dialogues dynamiques, du suspense (impossible de reposer le bouquin), une plongée dans un univers, des personnages émouvants et très attachants… Tout y est : vraiment j'ai adoré !
Bon, que je vous raconte un peu : si je vous dis « Calais », vous allez penser à quoi ? Son beffroi de 78 mètres, ses fameux bourgeois immortalisés par Rodin, son port, sa plage ?
Pas vraiment, me direz-vous… Les mots qui vous viendront à l'esprit sont La Jungle, les migrants, le rêve du passage vers l'Angleterre (Youké, comprenez UK), la survie sous une tente, le froid, la faim, la misère, la violence, la mort.
Et c'est là qu'Olivier Norek donne rendez-vous à ses personnages, dans ce lieu qui n'en est pas un, dans cet espace où la police ne met pas les pieds, le plus grand bidonville d'Europe : « vous y allez souvent ? - Aux abords tous les jours. A l'entrée, quand il le faut. Mais dedans, rarement. C'est à la fois une zone de non-droit et un bidonville » où des enfants, des femmes, des hommes tentent de survivre comme ils peuvent, épuisés par un voyage qu'aucun de nous ne ferait. Bref, un endroit à la marge, « entre deux mondes », une espèce de no man's land avec des hommes, enfin, ce qu'il en reste. Pour une plongée, c'est une plongée (l'auteur a partagé trois semaines la vie des réfugiés mais il a rencontré aussi les policiers, les politiques, les journalistes, les calaisiens...) et vous verrez, quand vous entendrez parler de Calais et des migrants, vous n'envisagerez plus tout à fait les choses de la même façon… et pour cause…
Extrait d'une discussion entre flics en faction de nuit à Calais :
« -C'est comme dans les films d'horreur, tu sais, quand la nana court dans la forêt, qu'elle se casse la gueule tous les trois mètres et que l'assassin la suit, tranquille en marchant.
- Je vois pas le rapport.
- Mais si, attends. Bon, elle a réussi à sortir de la forêt et elle tombe sur une petite maison. Elle cogne à la porte, elle dit qu'elle va se faire égorger, qu'un fou la suit et tout et tout. Là, le proprio, s'il ouvre pas, les spectateurs le traitent d'enfoiré. Normal, non ?
- Ouais. Non-assistance à personne en danger. Mais je vois toujours pas le rapport.
- Le rapport c'est qu'on fait exactement la même chose. Tous ces migrants, là, c'est comme s'ils fuyaient un assassin en série, qu'ils frappaient à notre porte et que nous, on faisait semblant de pas entendre.
- D'accord, sauf qu'ils sont dix mille à toquer. Et avec le phénomène d'aspiration, si on ouvre pour ceux-là, dix mille autres se présenteront, puis dix mille autres.
- Je sais, mathématiquement, ça tient, mais humainement, ça bloque toujours... »
Bon, un peu longue ma citation, mais elle pose en quelques mots toute la complexité d'un problème quasi insoluble dont Olivier Norek nous dresse, sans manichéisme aucun, un état des lieux… A nous de nous interroger...
Adam Sarkis, ancien membre de l'Armée syrienne libre, recherché dans son pays pour trahison, se retrouve là, à Calais. Il attend sa femme Nora et sa fille Maya qui sont parties avant lui, pour plus de prudence. De Damas, elles doivent passer par Beyrouth, Amman, Tripoli, Pozzalo, puis… Calais. Voilà ce qui est prévu. Ils sont censés maintenant se retrouver. Après, ils verront. Mais pour le moment, elles ne sont pas encore là...
Arrive aussi, à peu près au même moment, un flic, le lieutenant Bastien Miller affecté à la brigade de sûreté urbaine de Calais. On le prévient tout de suite, Calais, ce n'est pas une sinécure. Poids lourds pris d'assaut, agressions en tous genres, barrages sur l'autoroute, morts de migrants, vengeances, magouilles, meurtres, viols, tensions entre communautés (comme le dit Ousmane, un réfugié : « Tu dois faire attention aux Afghans. Ils ne sont pas pires que les autres, mais comme ce sont les plus nombreux, ils essaient de faire la loi. C'est naturel. C'est la survie. Nous devenons tous des monstres quand l'Histoire nous le propose. ») Présence, aussi, des recruteurs pour Daech. Et, bien sûr, des humanitaires débordés. De plus, la cohabitation est ultra-tendue avec les Calaisiens : des bagarres sont à déplorer, la ville perd ses touristes, les magasins ferment, le taux de chômage grimpe, les maisons ne valent plus rien… Il faut gérer ça au quotidien. Bref, Bastien est prévenu. Ses collègues n'en peuvent plus : dépressions, tentatives de suicide, arrêts-maladie, problèmes de couple et impossible de muter : quand on y est, on y reste.
Et puis, il y a un problème dans cette Jungle (qui doit son nom au fait que les migrants iraniens ont appelé ce secteur boisé « La forêt » à savoir « jangal » en persan  : or, tout le monde a cru entendre « jungle »...), difficile d'intervenir comme l'expliquent les collègues de Bastien : « … tous ces types dans la Jungle fuient la guerre ou la famine. On n'est pas sur une simple migration économique mais sur un exil forcé. Ce serait un peu inhumain de leur coller une procédure d'infraction à la législation sur les étrangers et de les renvoyer chez eux. On passerait pour quoi ? Mais d'un autre côté, c'est plutôt évident que personne ne veut se soucier de leur accueil puisqu'on les laisse dans une décharge aux limites de la ville. Alors on leur a créé le statut de « réfugiés potentiels ». Un statut qui n'existe qu'à Calais : avec cette appellation de réfugiés potentiels, ni on ne les arrête, ni on ne les aide. On les laisse juste moisir tranquilles en espérant qu'ils partiront d'eux-mêmes. »
Des gens que l’État français refuse de faire entrer dans son système judiciaire, ce qui reviendrait d'une certaine façon, à les intégrer. Et de ça, pas question... Alors, tout se passe comme s'ils n'existaient pas, n'avaient pas vraiment de statut, d'identité. Une zone de non-droit habitée par des fantômes qu'on espère de passage. Et le pire peut y arriver.
Donc, tous les soirs, ça recommence, c'est l'assaut des camions, les grenades lacrymogènes en quantité qu'il faut jeter pour aveugler tout le monde, l'hélico qui survole et repère, les chiens surexcités, la trouille des chauffeurs et des migrants prêts à tout pour passer. Le cauchemar. Au quotidien.
Enfin, Bastien sera prévenu : « -Réfléchissez pas trop lieutenant. C'est pas une bonne idée. Ce job, il se fait en apnée. Tentez pas de respirer sous l'eau. »
Mais, comme vous l'imaginez, ce n'est pas forcément son genre au gars Bastien de ne rien dire et de ne rien voir… Trop humain pour fermer les yeux.
« A la fin il faudra regarder tout ce qu'on a accepté de faire. Et ce jour-là, j'ai peur de me dégoûter. »
Encore une fois, un polar rythmé, efficace, très bien documenté (une année d'enquête et six mois d'écriture) qui va vous faire découvrir un monde que vous n'imaginez même pas dans vos pires cauchemars ! Et des personnages que vous ne serez pas près d'oublier…

A lire absolument !

lundi 5 février 2018

Enfants de La Meute de Jérémy Bouquin


Édition Rouergue noir
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Je ne sais pas comment ils font chez Rouergue mais c'est bien simple : je ne suis jamais déçue par leurs publications, que ce soit littérature générale ou polars. Et une fois de plus, avec Enfants de La Meute de Jérémy Bouquin : bingo ! Ce roman m'a soufflée ! Mais d'abord, il faut que je vous prévienne, c'est noir, noir de chez noir même si l'on est au coeur de l'été et que tous les personnages crèvent de chaud. Quel rythme, quelle vivacité dans les dialogues, quelle construction narrative !… Tout nous est révélé au compte-gouttes, au détour d'une phrase et l'on reste pantois, estomaqué, médusé : on relit en se disant, non, ce n'est pas possible. Jérémy Bouquin (quel nom génial pour un écrivain!) n'a peur de rien : pas de tabous. Rien n'est intouchable, inviolable. Alors, si vous êtes prêts, accrochez vos ceintures, on va démarrer…
Ils sont deux dans la voiture : un gamin qui pigne parce qu'il a une envie pressante (« Des plombes qu'il me tanne pour pisser », phrase d'ouverture du roman...) et un homme qui n'a pas l'intention de s'arrêter. Ils n'ont pas l'air de se connaître plus que ça, ces deux-là. L'homme finit pas stopper la voiture. Le gamin descend, fait ce qu'il a à faire, remonte. Maintenant, il a faim et se jette sur ce qu'ils ont acheté à l'arrache sur une aire d'autoroute. La voiture tourne en rond, le moteur chauffe, les roues s'enlisent sur l'asphalte qui fond, l'homme est perdu. Ils ont quitté l'autoroute voilà une heure et ils ont commencé à gravir la montagne. Mais l'homme n'a plus de repères. Et pourtant, ce coin, il le connaît, il le connaît même très bien : il y a passé du temps quand il était jeune. Alors, quand son pote, Joe, lui a demandé de planquer le gamin, il a tout de suite pensé à ce trou paumé.
Ils repartent, maintenant le gamin vomit, les virages, c'est pas top pour digérer. L'homme est furieux, le cuir de sa belle bagnole sera irrécupérable. Enfin, ils arrivent au village « La Meute », il faut encore trouver la cabane, l'espèce de taudis minable où vit le vieux que l'homme appelle papy et dont il dit au gamin, pour le rassurer, qu'il est très gentil. Je ne sais pas si c'est le mot qui convient mais bon… C'est le début du roman, on y croit encore...
Qui est ce paria qui vit coupé de la civilisation au fin fond des bois avec son fusil et son chien ? Qui est cet homme qui peste depuis le début après un gamin qu'il connaît à peine ? Pourquoi doit-il cacher ce gosse terrifié qui réclame sa mère ?
Enfants de La Meute est un huis clos étouffant : tout est tension, silences, non-dits, sentiments refoulés. Ah, quand le passé refait surface, ce n'est pas toujours très bon...
La violence est là, prête à surgir d'un coup lors d'une nuit d'orage, dans une atmosphère de fin du monde, une violence terrible qui frappe quand vous ne l'attendez pas. On est dans une tragédie. Un monde sans pitié. Un monde de fureur et de haine où tout est permis même le pire. Les mots crus, les dialogues bruts, l'écriture ciselée, rythmée et nerveuse happent le lecteur, lui envoient un direct en pleine poire, le réalisme social et la précision de la description sidèrent, l'effet de réel en devient saisissant, le suspense (la construction est excellente) est tel qu'il est impossible de reposer le bouquin (le livre, pas l'auteur… ah, ah)

Vous sortirez de là complètement sonnés mais bon… je vous aurai prévenus !