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mardi 15 août 2017

Demain, c'est la rentrée !


C'est en entrant par hasard le vendredi 11 août dans une librairie de Castres où je me promenais en famille que je suis tombée sur un panneau proclamant « Rentrée littéraire 2017 ». Quel choc ! Je croyais qu'il fallait attendre mercredi 16 août, fis-je remarquer à la libraire qui me répondit qu'elle plaçait les livres en évidence au fur et à mesure de leur arrivée… Bon, très bien mais moi, je ne m'y attendais pas, je voulais y mettre les formes, je n'avais pas préparé toute ma petite tribu à attendre bien patiemment que je les regarde, soupèse, respire, feuillette … tous, un par un, que je lise quelques premières pages, quelques quatrièmes de couv'... 
Une rentrée littéraire, c'est comme un immense étalage de gâteaux très raffinés que l'on me présenterait… Impossible de faire un choix tellement on a envie de les goûter tous ! Mais j'ai été très courageuse et ne me suis pas laissé tenter car : 1. cette année, comme j'ai été sélectionnée pour être juré du prix Landerneau des lecteurs, quatre romans français de la rentrée littéraire m'attendent à la maison… lesquels ? Je ne sais pas, je les découvrirai au retour des vacances ! (Je trépigne d'impatience…) 2. J'ai encore de côté quelques livres à lire avant de passer aux nouveaux, alors, je résiste encore un peu ! Mais quel supplice !
Alors, que dit-on de cette rentrée ?
581 romans et recueils de nouvelles (560 l'année dernière)
dont 390 romans et recueils de nouvelles français
dont 81 premiers romans
seront publiés entre mi-août et fin octobre
Quel vertige !
J'ai même entendu à la radio, selon Nathalie Crom de Télérama dans l'émission de France Inter : « Le mag de l'été fait sa rentrée littéraire » du 10 août, que seule une petite moitié de ces romans mérite d'être publiée, les autres, à la trappe !
Comment faire « un tri » dans tout ça, comment aller vers le meilleur, dénicher LA pépite ? Parce qu'évidemment, on ne peut pas tout lire ! Lire est lent. Il faut donc choisir !
Alors je suis allée voir ce que disaient les critiques (journaux, libraires, radios, blogs … ) et déjà quelques pistes semblent se dessiner vers des incontournables - même si j'ai bien conscience que tout reste une affaire de goût – et les goûts et les couleurs.... 
Je vais donc dans un premier temps m'orienter vers ceux dont on reconnaît plus ou moins à l'unanimité les qualités littéraires. Je serai peut-être déçue mais bon, je les lirai, c'est sûr !
Certains thèmes émergent : l'actualité (radicalisme religieux, attentats), l'intimité (famille, enfance).
Dans les romans français, on parle beaucoup de :
  • Souvenirs de la marée basse de Chantal Thomas chez Seuil
  • Summer de Monica Sabolo chez J.C Lattès (en lice pour le prix littéraire du Monde et le prix du roman FNAC 2017)
  • L'Art de perdre d'Alice Zeniter chez Flammarion (en lice pour le prix littéraire du Monde et le prix du roman FNAC 2017)
  • L'avancée de la nuit de Jakuta Alikavazovic chez L'Olivier (en lice pour le prix littéraire du Monde 2017)
  • Le livre que je ne voulais pas écrire d'Erwan Larher chez Quidam
  • Ma reine de Jean-Baptiste Andréa chez L'Iconoclaste (en lice pour le prix du roman FNAC 2017), j'en profite pour vous dire que j'ai eu la chance de pouvoir lire avec un peu d'avance le dernier livre de Valentine Goby sur Charlotte Delbo « Je me promets d'éclatantes revanches » : un essai qui m'a beaucoup plu et profondément touchée. A lire donc aussi. Mon article est imminent !
  
  • Ces rêves qu'on piétine de Sébastien Spitzer (L'Observatoire) (en lice pour le prix FNAC 2017)
  • Les Vacances de Julie Wolkenstein chez P.O.L
  • Il paraît que le dernier Amélie Nothomb est très bon : Frappe-toi le coeur chez Albin Michel

Pour les romans étrangers, je retiens pour commencer :
  • Underground railroad de Colson Whitehead chez Albin Michel (en lice pour le prix FNAC 2017)
  • Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill chez Gallimard (en lice pour le prix du roman FNAC 2017)
  • Une histoire des loups d'Emily Fridlund chez Gallmeister (en lice pour le prix du roman FNAC 2017)

J'ajouterai à ces titres quelques romans au sujet desquels je n'ai lu ou entendu à ce jour aucune critique mais pour des raisons différentes, je les pense intéressants :
  • Nos vies de Marie-Hélène Lafon chez Buchet-Chastel (je lis systématiquement tout ce que publie cet auteur dont l'écriture me fascine. Par ailleurs, M.H Lafon présente ce livre comme une suite de Gordana, publié en 2012, longue nouvelle que j'avais beaucoup aimée : selon elle, Gordana contenait un « nœud narratif – une histoire d'amour » – qui n'avait pas été exploité, par ailleurs l'auteur précise qu'elle a particulièrement travaillé le rythme de ses phrases pour qu'il soit en rapport avec l'évocation du monde urbain. Bref, d'un point de vue stylistique, je sais d'avance que la qualité sera là !)
  • Les Histoires de Franz de Martin Winckler chez P.O.L ( j'ai découvert l'année dernière dans le cadre du prix ELLE des lectrices dont je faisais partie Abraham et fils, roman assez classique que j'avais beaucoup aimé. C'est la suite!)
  • Le petit garçon sur la plage de Pierre Demarty chez Verdier (des textes généralement intéressants)
  • Notre vie dans les forêts de Marie Darrieussecq chez P.O.L (de la même façon que je lis tous les M.H Lafon, je lis tous les Marie Darrieussecq dont je goûte avec le même bonheur l'écriture - j'avais beaucoup aimé son dernier texte Être ici est une splendeur sur l'artiste peintre Paula Modersohn-Becker.
  • La salle de bal d'Anna Hope chez Gallimard (dans le cadre du prix ELLE des lectrices, j'avais lu l'an dernier Le chagrin des vivants : magnifique!)
  • Encore vivant de Pierre Souchon et Les attachants de Rachel Corenblit (je suis rarement déçue par les publications du Rouergue et ces livres m'ont été prêtés par une amie libraire)
  
  • Mon autopsie de Jean-Louis Fournier chez Stock (je lis systématiquement tous ses textes, j'aime son humour désespéré...)
  • La serpe de Philippe Jaenada chez Julliard (j'avais aimé La petite femelle)
  • Pourquoi les oiseaux meurent de Victor Pouchet (premier roman) parce que depuis Bojangles, je suis de très près les éditions Finitude
  • La beauté des jours de Claudie Gallay chez Actes Sud (en général, j'aime ce qu'elle écrit)

Vaste programme me direz-vous… J'ai certainement les yeux plus grands que le ventre comme disait ma grand-mère mais quand la passion nous porte…

Allez, bonne rentrée littéraire à tous et à très bientôt pour échanger nos coups de coeur !

dimanche 13 août 2017

Comment être double d'Ali Smith


Éditions de l'Olivier
traduit de l'anglais par L. Devaux
★★★☆☆ (J'ai bien aimé)

Début juillet, discussion autour d'une table avec des amis … Soudain, je tends l'oreille : « Ce livre très étrange est composé de deux parties : la première met en scène une jeune fille du XXIe siècle, Georgia, dite George, qui vient de perdre sa mère, la seconde est le récit d'un peintre italien du Quattrocento, Francesco del Cossa (1436-1478) revenu sur terre au XXIe siècle sous la forme d'un… fantôme . En Angleterre, selon l'exemplaire que l'on achète, on lit d'abord l'histoire de la jeune fille puis celle du peintre ou bien l'inverse. Les deux sont nommées « partie 1 », l'une commence par un dessin représentant une caméra de surveillance, l'autre par un détail du polyptyque Griffoni de Francesco del Cossa où l'on voit Sainte Lucie tenant une fleur aux pétales en forme d'yeux. »
La discussion part rapidement sur un autre sujet mais ça y est, je suis ferrée, je note rapidement le titre, vais lire deux trois critiques et m'empresse de me procurer l'ouvrage.
En France, d'après ce que je lis dans la presse, on commence forcément par la partie sur le peintre. Ah bon, dommage, j'aurais aimé avoir la surprise !
Eh bien, contrairement aux informations que j'ai recueillies, j'ouvre mon livre ... sur l'histoire de Georgia : les éditions de l'Olivier se sont donc prêtées à ce petit jeu qui, je dois bien l'avouer, me ravit…
Donc un roman double de par sa forme...
Autant le dire tout de suite, Comment être double (How to be both) n'est pas un texte simple (sans mauvais jeu de mots), loin de là ! Les problèmes et les énigmes qu'il pose sont multiples et après avoir achevé le roman, j'ai relu la première partie sur la jeune fille à l'aune de ce que j'avais découvert sur le peintre. La forme aussi est particulière : notons par exemple l'absence de guillemets pour les dialogues, des jeux sur la temporalité, des effets de miroir assez nombreux...
Le sujet : Georgia, dite George (d'ailleurs, au début, j'ai cru que c'était un garçon - le peintre de la Renaissance observant la jeune fille de dos au musée commettra la même erreur) vient de perdre sa mère, intoxiquée par un antibiotique. Cette mère, Carol Martineau, intellectuelle et journaliste économique, a suivi autrefois des études d'art. Elle est à l'origine des subvertisements sur Internet, utilisant la technique du pop-up : « Sa mission consistait à subvertir des faits politiques avec des faits artistiques, et des faits artistiques avec des faits politiques. Par exemple, un encart pouvait apparaître sur une page consacrée à Picasso, qui disait Saviez-vous que 13 millions de gens au Royaume-Uni vivent sous le seuil de pauvreté ? Ou bien un encart s'ouvrait sur une page politique, qui contenait un tableau ou un extrait de poème. » Une femme engagée et passionnée donc .
Ses relations avec sa fille sont celles d'une mère avec son ado : une très grande proximité cohabite avec une immense distance générationnelle. Des relations duelles et paradoxales en quelque sorte !
Un jour, la mère décide d'emmener ses enfants - sur le temps scolaire - à Ferrare voir les fresques allégoriques de la « salle des  Mois » de Francesco del Cossa dans le palais Schifanoia (il a réalisé trois fresques sur les douze : mars, avril et mai). Les discussions qu'elle a alors avec sa fille George sont ce que je préfère dans ce roman : elles débattent, se contredisent, remettent en question le langage qu'elles emploient, abordent des thèmes passionnants, par exemple, celui de l'identité et du genre : qui sommes-nous, notre identité se résume-t-elle à notre sexe (souvent dans le roman, il est difficile de déterminer le sexe des gens, d'ailleurs, le peintre est-il homme ou femme ? Peut-on être femme et peintre au XVe siècle ?), peut-on savoir qui nous sommes, les autres sont-ils capables de nous comprendre, notre moi intime correspond-il à l'image que nous renvoyons de nous-même ? (il y a dans l'oeuvre toute une réflexion sur ce que l'on voit et ce qui reste caché, l'apparent et le dissimulé, la dualité des êtres et la nécessité d'assumer cette dualité.)
Voir - la caméra de surveillance, les yeux de Sainte-Lucie - est un thème central du roman où l'on observe l'autre, souvent par écran ou par peinture interposée.
Sommes-nous finalement un ou deux (ou plus) ? Ah, la complexité humaine !
Que de vastes questions philosophiques abordées en passant, au cours de la conversation : « On ne peut donc jamais échapper à soi-même ?… Jamais être davantage que soi-même ? En ce qui te concerne, aurai-je le droit un jour d'être autre chose que ta mère? » demande Carol à sa fille. « Parce que personne n'a la moindre idée de qui nous sommes et de qui nous avons été, pas même nous-mêmes, sauf dans le souffle d'un échange sans arrière-pensée entre inconnus, ou un signe de tête entre amis. Sinon, nous restons aussi anonymes que des insectes et ne sommes que pigments de couleur, battements d'ailes dans un rayon de lumière, posés sur un brin d'herbe ou une feuille un soir d'été » pense, de son côté, le peintre, donnant l'impression que les questionnements traversent les époques sans changer fondamentalement...
S'il est difficile de savoir qui nous sommes et qui sont les autres, un autre problème est celui de la communication (et des nouveaux moyens de communication) : est-il possible de réellement communiquer par « image » interposée, voit-on ce qui nous entoure, la tête toujours penchée sur l'écran que nous tenons dans la main ? Comment être ici et ailleurs ? Notons des pages très drôles dans la partie où s'exprime le peintre : lorsqu'il découvre les gens du XXIe siècle les yeux constamment rivés à leur portable, il est persuadé qu'ils se penchent vers des  tablettes votives ! « … cet endroit est plein de gens qui ont des yeux et choisissent de ne rien voir, tous parlent entre leurs mains pendant qu'ils déambulent, munis de ces mêmes tablettes votives  ... peut-être dédiées à des saints en tout cas à des personnes sacrées, car ils regardent ou prient ou bien parlent à ces tablettes en les tenant près de leur oreille ou en les caressant avec les doigts et en les fixant du regard, ce qui trahit leur désespoir, puisque leurs yeux regardent de façon systématique ailleurs que dans leur monde, tant ils sont dédiés à leur icône. » (Le regard de l'homme de la Renaissance sur le monde contemporain est un pur plaisir …) Ah, le dieu Smartphone… un vrai sujet de discorde entre les générations :  George  à sa mère : « Mais en fait, tu es parano, comme tout individu de plus de quarante ans. Vous êtes tous là, figés dans le passé, vêtus de toile et couverts de cendre, à vous frapper la poitrine avec un fléau en agitant vos petites clochettes. Impure ! Impure ! L'information tue l'action ! » et j'ajoute juste cette réplique de la mère qui me touche particulièrement et m'amuse beaucoup : «  Tu n'as jamais envie de te simplifier un peu la vie ? Par exemple en lisant un livre? »
D'autres questions sont abordées, notamment sur l'art : « L'art ne produit rien, si bien qu'il se produit quelque chose ». La mère de Georgia éprouve visiblement ses plus grands moments de bonheur lorsqu'elle arpente les salles d'un musée et qu'elle entre en communion avec un artiste : « et tout à coup, à le contempler, à le trouver si beau, sa mère avait cessé d'être triste » De belles pages aussi sur l'impossible deuil des êtres qui nous sont chers, la mère disparue, encore là un mois plus tôt puis absente à jamais et que Georgia tente de faire revivre à travers certains rituels qu'elle s'impose (une danse matinale) et des visites à la National Gallery pour voir un tableau représentant Saint Vincent Ferrer de Francesco del Cossa, peintre préféré de sa mère . L'art peut-il aider à supporter la perte  ?
J'ai pour ma part trouvé plus classique la partie  sur ce peintre qui revient hanter le XXIe siècle, section plus proche finalement du roman historique et je suis contente d'avoir commencé le livre par la partie sur George et sa mère. Cela dit, l'évocation de la fabrication des couleurs, de la naissance de sa vocation de peintre, des difficultés à trouver un maître et à entrer dans le métier est passionnante.
J'ai bien conscience que si j'avais commencé par la partie sur le peintre, je n'aurais certainement pas lu le même roman... En fait, je crois que dans tous les cas, une relecture de la première partie abordée, quelle qu'elle soit, est nécessaire.
Ainsi l'intérêt de ce récit en diptyque réside-t-il dans les échos, les parallélismes entre le peintre de la Renaissance et Georgia, tous deux orphelins de mère, tous deux s'interrogeant sur leur identité sexuelle, tous deux vivant une amitié amoureuse très forte.
J'ai beaucoup aimé aussi l'évocation de cette relation mère/fille, leur difficile communication, leurs « prises de tête » comme on dit maintenant, sous forme de jeu où chacun tient à assumer son rôle jusqu'au bout, leurs désaccords superficiels et plus profonds et leur immense amour qui efface tout le reste. J'ai trouvé leurs échanges très justes et très bien vus - qui a un ou des ados chez soi appréciera…

Je reste bien persuadée du fait que Comment être double est un livre qui mérite une réelle analyse (et une double lecture) et que je ne l'ai traversé que de façon bien superficielle. Il nous pousse hors de notre zone de confort et demande à son lecteur une participation active. Il me faudra à coup sûr m'y replonger, ce que je referai avec plaisir, c'est certain…

                                   


    


                                                                   

mercredi 9 août 2017

Trois saisons d'orage de Cécile Coulon


Éditions Viviane Hamy
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Mon premier Cécile Coulon, Prix des Libraires 2017, waouh, belle référence ! Généralement, j'aime beaucoup les livres récompensés par ce prix, des valeurs sûres que je lis chaque année.
Alors…
Incontestablement, Cécile Coulon a du talent, une écriture, un style. Son récit est puissant, décidé, abrupt, tranché. Il a en lui de l'énergie, de la vigueur, une forme de violence aussi. Cela dit, on frôle parfois une certaine froideur dans la présentation des lieux mais aussi dans celle des personnages : on ne s'y attache pas, on les voit de loin, comme des petites marionnettes manipulées par le destin... C'est cette « distance » qui m'a peut-être un peu gênée au départ, ce côté « détaché » de l'écriture, sans émotion, qui, cependant, à y bien réfléchir, sert parfaitement le propos : les personnages, comme les lieux évoqués, gardent leur part de mystère, préférant confier au silence leur sentiments, leurs craintes, leurs obsessions et leurs passions.
Comme dans une tragédie, on sait à l'avance que tout va mal se terminer ou à peu près : le village nommé « Les Fontaines » est dominé par un massif effrayant « les Trois-Gueules », « un défilé de roche grise, haute et acérée, divisé en trois parties, en trois sommets successifs qui ressemblent à s'y méprendre à trois énormes canines. » Une menace semble planer créant une tension dramatique plus présente dans la seconde partie du récit. Difficile de savoir quelle forme le mal prendra mais la bête est là, prête à bondir...
Après la Seconde Guerre Mondiale, l'entreprise d'extraction de minerai Charrier Frères s'est implantée dans ce lieu où la pierre est d'une qualité exceptionnelle. Les ouvriers au visage blanc de poussière sont surnommés « les fourmis blanches ». Ils s'installent au village et grossissent les rangs des quelques agriculteurs natifs du pays. Les cent cinquante habitants passent rapidement à mille. Pourtant, cette nature effrayante fait peur aux gens de la ville : elle noie, brûle, asphyxie, tue, elle est magique et sublime, hostile et superbe, un paradis mêlé d'enfer ou bien l'inverse. Certains hommes de la ville disent « qu'il ne faut pas aimer la vie pour vivre aux Trois-Gueules . »
C'est là, qu'un médecin originaire de Lyon, André, vient s'installer dans une maison somptueuse « La Cabane » qui domine le village. Il y passera sa vie. Bien sûr, il connaît les histoires effrayantes qui planent sur ces terres de légendes et de superstitions d'un autre âge, refusant de trop y croire, et pourtant…
Trois saisons d'orage est l'histoire d'André, de son fils Benedict qui deviendra lui aussi médecin, de sa belle-fille Agnès et de la fille qu'ils auront Bérangère ; c'est aussi l'histoire de Valère, fils de paysans, de natifs de la région, de gens qui ne sont pas nés en ville, qui sont d'ici.
Un récit tragique raconté par Clément, un homme d'église qui n'a pas d'histoires à lui mais qui connaît celles des autres, les secrets, les mystères, qui observe, écoute et sait se taire car toutes les vérités ne sont pas faciles à entendre.
Encore une fois, un texte au premier abord à l'image des lieux et des gens dont il parle, austère, un peu froid, comme distant et qui, au fur et à mesure de la lecture, s'ouvre, se révèle dans toute sa splendeur, sa beauté et sa puissance.

Une très belle lecture que l'on n'oublie pas !

lundi 7 août 2017

L'homme qui s'envola d'Antoine Bello


 Éditions Gallimard
★★★★★ (J'ai adoré)

Bon, je relève la tête un peu ahurie, la nuque me fait mal : je viens d'engloutir en quelques heures le dernier livre d'Antoine Bello et j'ai vraiment beaucoup, beaucoup aimé ! Je crois que je vais devenir une inconditionnelle de cet auteur : après Ada qui m'avait enthousiasmée, j'ai de nouveau ressenti ce même bonheur de lecture en découvrant L'homme qui s'envola.
Ce qui me séduit chez cet auteur, c'est le fait qu'il aborde des sujets complètement essentiels, existentiels voire philosophiques qui touchent l'homme moderne comme la liberté, le bonheur et en même temps, il a la capacité d'embarquer son lecteur dans une intrigue extraordinaire et un suspense très soutenu : résultat, ça marche, ça court, on est complètement suspendu à son récit. Quel conteur que ce Bello !
A cela, on peut même ajouter une dose d'humour qui ne gâche rien, bien au contraire.
Ainsi, tout y est : la réflexion, l'action et l'humour, l'ensemble écrit dans une langue fluide, précise, efficace, très agréable à lire. J' « adhère » complètement comme disent les jeunes !
L'homme qui s'envola se nomme John Walker et c'est bien simple : il a tout réussi.
Chef d'une assez grosse entreprise de transport qu'il ne cesse de faire prospérer, père de famille et époux comblé, il ne lui manque rien. De l'argent ? Il en a à revendre ! On peut dire de cet homme qu'il a tout pour être heureux : en effet, rien ne lui manque vraiment sauf... le temps, du temps pour lui, je veux dire, du temps pour lui TOUT SEUL !
Ah, je vous imagine prendre un air rêveur… Je dis ça parce que je crois vraiment que nous sommes tous des Walker en puissance et que l'on a tous rêvé un jour de … Stop, je n'irai pas plus loin et surtout, si vous aimez un peu le suspense, je vous déconseille de lire la quatrième de couv' qui, à mon sens, en raconte beaucoup trop !
Donc, disais-je, notre Walker aime beaucoup sa femme, ses enfants, son boulot mais il sent comme un poids, un poids de plus en plus lourd peser sur ses épaules et il a comme l'impression que, le temps passant, rien ne va s'arranger : les responsabilités vont se multiplier, les tâches à accomplir aussi. Il a le sentiment d'être pris au piège, dépossédé de son existence, comme si son avenir s'écrivait dorénavant sans lui. «La nuit, Walker contemplait le plafond en se disant qu'il était booké jusqu'en 2040. » Pas très engageant comme perspective, vous en conviendrez !
Alors, pour échapper à ses visions cauchemardesques, il se prend parfois à rêver… « Il habiterait seul, ne fréquenterait personne, s'encombrerait d'un minimum de possessions et organiserait son temps à sa guise. » En pensée, facile, mais de là à passer à l'action, c'est une autre affaire... Et pourtant...

Allez, je ne vous en dis pas plus sinon que c'est génial, que vous allez adorer et attendre comme moi le prochain Bello avec impatience !

jeudi 3 août 2017

La tresse de Laetitia Colombani


 Éditions Grasset

Impossible de faire deux pas ces temps-ci sans voir ce petit livre jaune partout : dans les gares, les aéroports, les aires d'autoroutes, les supermarchés… Impossible d'y échapper ! C'est le grand succès du moment, déjà traduit en vingt langues, et après avoir résisté … moi aussi, j'ai craqué ! J'en ai commencé le lecture de ce petit air supérieur signifiant que moi, je saurai voir tous les défauts de ce best-seller et ne tomberai pas dans le piège de cette lecture facile...
Eh bien c'est encore moi qui ai littéralement dévoré ce court roman et me suis retrouvée en larmes en parcourant les dernières pages ! Oui, ce livre m'a beaucoup touchée, oui, je m'en souviendrai longtemps, oui, je le recommande parce qu'il est porteur d'un message d'espoir et qu'il parle d'un sujet qui me tient à coeur : la situation des femmes dans le monde.
Trois destins : celui de Smita en Inde, de Giulia en Sicile et de Sarah au Canada. Trois existences difficiles pour des raisons différentes. Trois portraits de femmes qui ne vont pas lâcher le morceau, qui vont se battre, refuser de renoncer, dire NON à ce que la société leur propose, trois femmes qui iront jusqu'au bout de leur destin, coûte que coûte.
Parce que, comme vous le savez, la situation des femmes dans le monde n'est pas bien reluisante : Smita est une Intouchable, une Dalit (une opprimée), une « hors caste». Son « darma, son devoir, sa place dans le monde » consiste à aller ramasser la merde des Jatts « à mains nues, toute la journée », « métier » qui se transmet de mère en fille. Elle part tôt le matin avec son seau et sa balayette. Insupportable. Si elle n'y va pas, on lui incendiera sa cahute, on lui coupera les jambes, on la violera ainsi que sa fille. « On naît videur de toilettes, et on le reste jusqu'à sa mort. C'est un héritage, un cercle dont personne ne peut sortir. Un karma . » Mais Smita a décidé que sa fille irait à l'école, qu'elle n'aurait pas le même destin et moyennant une somme d'argent qu'elle a donnée à l'instituteur du village, Lalita apprendra à lire et à écrire. Sa fille s'en sortira, elle en est certaine !
Giulia vit à Palerme en Sicile : elle travaille dans une petite entreprise où l'on trie les cheveux que l'on récupère un peu partout, chez les coiffeurs notamment (la coutume s'appelle la cascatura), on les lave, on les démêle, on les teint de façon à en faire des postiches ou des perruques. C'est l'arrière-grand-père de Giulia qui a créé l'entreprise en 1926 : dix ouvrières en vivent et Giulia ne quitterait pour rien au monde ce métier qu'elle adore. Mais lorsque son père est victime d'un accident, ce qu'elle va découvrir la plonge dans une angoisse terrible et des décisions très difficiles à prendre s'imposent à elle.
Enfin, Sarah, à Montréal, est une « executive woman » : de vie personnelle, elle n'en n'a pas . Tout pour le travail : en tant qu'avocate, elle ne vit que pour ses dossiers, y passant ses nuits et ses jours, ne retrouvant ses enfants que le soir pour les embrasser rapidement. Le lendemain, debout à cinq heures, Sarah recommence la même routine, s'oubliant, oubliant son coeur et son corps mais ce dernier va très vite la rappeler à l'ordre.
Dédié « aux femmes courageuses », ce livre plein d'humanité et d'espoir parle d'elles, de ces femmes qui grâce à leur courage, leur force, leur persévérance font avancer le monde, se battent tous les jours pour être libres et rester dignes.
Si ce roman pouvait donner à toutes les femmes le courage de refuser ce que leur imposent au quotidien la société, la famille, la religion, les coutumes, ce serait déjà un pas en avant. Et c'est comme cela que petit à petit, on avance.

A lire, évidemment !

mardi 1 août 2017

Les Enfants de Venise de Luca di Fulvio


Éditions Slatkine & Cie
traduit de l'italien par F. Brun
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Quel souffle romanesque ! Après Le Gang des rêves, j'imaginais qu'il faudrait bien quelques années à Luca di Fulvio pour écrire un roman à la hauteur du premier, avec la même incroyable puissance d'imagination et le même extraordinaire talent de conteur !
Eh bien non, l'année suivante, il nous sert Les Enfants de Venise : une vraie plongée historique dans un lieu, une époque, une multitude de rebondissements en tous genres et de nombreux personnages hauts en couleur, attachants, parfois terribles, dans tous les cas décrits avec une grande minutie et dont les noms (Scavamorto, Scarabello...) et les attitudes (ingéniosité, ruse, travestissement) nous font inéluctablement penser à la commedia dell' arte dont les premières troupes apparaissaient en ce début du XVIe siècle. C'est tout simplement fabuleux !
Alors si vous êtes prêt à découvrir la Venise du XVIe siècle, ses assassins, ses bandits, ses faux médecins et ses faux prêtres, ses prostituées, ses nobles, ses fanatiques, ses gamins des rues, ses vieux marins, ses couturières, ses tailleurs, si vous souhaitez faire un tour dans ses ruelles les plus sombres où vous risquez à tout moment de vous faire dépouiller ou égorger, si une visite de l'Arsenal vous tente, si découvrir les premiers ghettos vous intéresse, si évoluer dans le Castelletto, le quartier des prostituées malades du « mal français » - la syphilis -, vous attire, allez-y, ouvrez Les Enfants de Venise, vous découvrirez l'extrême pauvreté du petit peuple et la débrouillardise dont il faut user et abuser pour survivre parmi les rats, les puces, les excréments et la boue.
Non, ce n'est pas dans une Venise touristique que vous mettrez les pieds, loin de là d'ailleurs ! C'est une Sérénissime violente, terrible, dangereuse, antisémite, intégriste. Mais il sera aussi question d'amour et d'honneur, d'argent et de larmes, de trahison et de vengeance. Le sang coule à flots à chaque coin de rue, et l'eau de la lagune fait disparaître les cadavres dont on ne sait que faire. Le roman fourmille de détails qui rendent l'évocation des lieux saisissante : on y est ! Les bruits, les odeurs, les couleurs nous assaillent et l'on est comme emporté dans le tourbillon d'un récit finalement très cinématographique.
Dans ce contexte, Mercurio, jeune orphelin romain, comédien aux mille costumes, vit comme il peut dans les égouts. Pour s'en sortir, il vole, aidé de ses acolytes : Benedetta la belle rousse plantureuse, Zolfo et Ercole, une espèce de géant fou. Ayant repéré un marchand juif, Shimon Baruch (un personnage fascinant) qui cache une bourse pleine de pièces d'or, ils vont rapidement le détrousser. Or, ce dernier retrouvera la petite bande et se vengera en tuant Ercole. Mercurio fou de douleur plantera sa lame dans la gorge du marchand, le laissant pour mort. Obligés de fuir, les gamins marcheront vers Venise et rencontreront sur leur route le capitaine Lanzafame qui revient victorieux de la bataille de Marignan (oui oui, Marignan près de Milan, 13 et 14 septembre 1515!). Avec lui, se trouvent Isacco da Negroponte, faux médecin mais vrai soigneur, et sa fille Giuditta. Un échange de regard avec Mercurio et les deux jeunes savent qu'ils s'aimeront à jamais malgré l'adversité qui pèse parfois bien lourd quand elle a pour noms l'opposition d'un père, l'antisémitisme et le fanatisme. Il y a quelque chose de Roméo et Juliette dans cette histoire d'amour impossible entre une jeune fille juive et un garçon chrétien qui se moque éperdument des histoires de religion et n'écoute que son coeur, lui qui ne veut qu'une chose : se battre pour réaliser son rêve, partir vers un Nouveau Monde à peine découvert en emmenant avec lui sa belle Giuditta.
Je ne peux que vous inciter à vous plonger dans cette grande fresque, magnifique roman d'éducation, qui dit combien l'amour donne des ailes et la force de se battre pour enfin être libre.

A ne pas manquer !

dimanche 30 juillet 2017

Le 1 "Nouvelles", hors-série, été 2017



Des nouvelles, encore des nouvelles, toujours des nouvelles… Une passion naissante ?
Oui et non, en réalité, je lis en ce moment un pavé (798 pages) qui me tue les bras et les poignets et qu'il m'est impossible de trimbaler dans tous mes déplacements. Alors, l'envie m'est venue d'acheter un poids plume facile à transporter : c'est Nicole du blog motspourmots qui m'en a donné l'idée ! Il s'agit d'un hors-série du journal « Le 1 » : des nouvelles sur le thème de « l'ailleurs ».
Et ça tombe plutôt bien car l'été, souvent, on va effectivement voir « ailleurs », histoire de se changer les idées, de se reposer, de rencontrer d'autres gens et de rompre avec le train-train quotidien.
Évidemment, ce sujet a retenu mon attention car il faut que je vous avoue une chose : j'ai un mal fou à m'extirper de chez moi. Bien sûr, en théorie, je trouve les voyages intéressants, enrichissants, instructifs et en effet, lorsqu'il m'arrive d'être « ailleurs », je cours dans tous les sens, photographie tout ce qui bouge ou ne bouge pas, cherche à goûter l'inconnu sous toutes ses formes.
Mais voilà, le problème, c'est qu'il faut s'arracher, sortir de son trou, prendre la voiture (embouteillages + chaleur + risques d'accidents), l'avion (beurk, archi beurk, terreur ab-so-lue), le bateau (= mal de mer), le train (c'est encore ce que je supporte le mieux même si j'ai horreur des gares) et sur place… d'autres réjouissances commencent : de nouveau, la chaleur (bon, je n'ai qu'à aller dans le nord, me direz-vous!), les touristes en grand nombre, les moustiques et autres dangers naturels, les vols (oui, les papiers, l'argent…), la fatigue, les péripéties en tous genres, très amusantes à raconter APRÈS mais qui demeurent un calvaire PENDANT.
(Et si en plus vous voyagez avec des enfants, vous passez tout votre temps à chercher des toilettes ou à faire la queue pour acheter des glaces - le bonheur...)
Fondamentalement, je suis très oblomovienne (au fait, avez-vous lu Oblomov de Gontcharov ??? Non ??? Pas possible !!! Un indispensable, incontournable, essentiel chef- d'oeuvre de la littérature russe ! A lire ab-so-lu-ment !)
Donc, je reviens au sujet principal de mon article, ces onze nouvelles sur le thème de l'ailleurs, écrites par de grandes pointures de la littérature contemporaine, avaient tout pour retenir mon attention et c'est avec délice que j'ai lu pour commencer celle de Lydie Salvayre (oh, comme j'aime ce qu'elle écrit !!!) : sa nouvelle s'intitule « Je déteste l'ailleurs », ah, ça commence bien, non ?
« J'ai pour ma part la religion de l'immobilité.
Voici comment je la pratique.
C'est simple. Je me fixe quelque part. Un lit peut faire l'affaire. Ou un fauteuil douillet. Je baisse mes paupières. Et voici que les océans s'ouvrent, que se dressent les monts, que se creusent les vaux, voici que l'Amérique déroule ses tapis et m'accueille, ou le Belize (sans ses moustiques), ou la Chine (sans ses fumées)…
J'ai la religion de l'immobilité. Elle a, entre autres vertus, celle de ne point fatiguer et celle, surtout, de se marier parfaitement avec ma religion de la lecture. Essayez de lire en marchant, ou à bord d'un bateau qui tangue, ou en escaladant une paroi des Alpes, ou en vous extasiant devant les ruines de Pompéi. Vous constaterez que c'est tout à fait impossible. »
Oh comme tout cela me plaît ! Ce n'est pas pour rien que mon blog s'appelle Lire au lit !
Sympa aussi la nouvelle de Véronique Ovaldé qui n'est pas sans points communs avec celle de Lydie Salvayre d'ailleurs, vous verrez !
Et puis, vous trouverez les « beaux récits » : celui de J.M.G. Le Clézio qui met en scène des gamins des rues qui rêvent de passer une frontière pour aller vers un ailleurs plus riche ou celui de Nathacha Appanah : trois hommes, pauvres eux aussi, rêvent le soir sur une jetée d'un avenir meilleur, ailleurs…
Karine Tuil, quant à elle, évoque de façon très touchante la mort de son père trois jours après la parution de son excellent roman L'Insouciance, un homme qui s'en est allé ailleurs : magnifique portrait de père… Un autre très beau portrait, celui de la grand-mère de Valentine Goby qui toute sa vie et pour des raisons bien indépendantes de sa volonté n'a jamais pu vraiment se fixer ; alors, pour elle, l'ailleurs est synonyme d' « arrachement, de mouvement perpétuel et de manque. Il est le contraire d'un «chez soi» - une expression dont la douceur déborde dans sa bouche : elle évoque la chaleur d'un foyer, l'espérance d'un lieu sûr . Ailleurs, c'est nulle part. »
C'est avec beaucoup d'humour aussi et d'autodérision que Tonino Benacquista raconte un retour Melbourne - Bangkok - Amsterdam virant au cauchemar (de toute façon, pour moi, même dans d'excellentes conditions, ce genre de voyage EST un cauchemar!)
Et l'on retrouve avec plaisir le style de Catherine Poulain dans une très belle nouvelle intitulée : La mouche, le chevreuil et le poulain fou.
Pour ma part, j'ai été peut-être un peu moins conquise par les nouvelles d'Erik Orsenna, de Kenneth White et de Metin Arditi mais à vous de vous faire votre avis !
Allez, que cet article ne vous retarde pas et ne vous fasse pas oublier de finir votre valise (ah oui, j'avais oublié une autre de mes saintes horreurs : faire des valises…)
Bon, j'arrête mes lamentations et me replonge dans mon ailleurs actuel : ah oui, j'ai oublié de vous dire que depuis une semaine... je suis à Venise...
Vous connaissez certainement Venise ?
C'est le printemps dans la Venise que j'arpente chaque jour…
Le printemps 1516.
Et l'épais et délicieux pavé qui me conduit à lire des nouvelles quand je me déplace (pas loin, rassurez-vous!) s'intitule Les enfants de Venise de Luca Di Fulvio.
Un sacré voyage !
Dépaysement assuré !

Je ne ramènerai pas de photos mais des images, pour sûr, j'en ai plein la tête !