Rechercher dans ce blog

mardi 12 décembre 2017

Les Vacances de Julie Wolkenstein


Éditions P.O.L
★★★★★ (J'ai adoré)

Ce livre-là, voyez-vous, c'est mon petit bonbon, ma petite douceur à moi dont j'ai dégusté chaque page, une à une, désespérée de voir mon roman fondre à vue d'oeil. A vrai dire, je l'ai su tout de suite, en lisant les premières lignes de la quatrième de couv', qu'il serait pour moi, celui-là : il était question de Rohmer et de la Normandie. Je vous explique et vous allez tout de suite comprendre pourquoi ce livre avait vraiment tout pour me plaire :
1. Rohmer est mon cinéaste préféré : j'ai tout vu (ou presque) et revu de lui. Et Les Vacances est non seulement un roman dans lequel il est question de Rohmer mais c'est aussi un livre rohmérien. Qu'est-ce qu'un livre « rohmérien » me direz-vous ? Comment définir d'abord le film rohmérien ? Alors là, vous me coincez. Mon frère, féru de cinéma et qui déteste Rohmer, vous répondrait que ce sont des films chiants et mal joués. C'est une façon de voir les choses. Moi qui ai un avis évidemment plus nuancé hum, hum... je le définirais plutôt comme un cinéma très écrit, dans lequel la parole est primordiale et qui a quelque chose à voir avec le marivaudage.
2. La Normandie : j'y habite depuis heu… fort longtemps maintenant, depuis que l'Éducation Nationale m'a obligée à quitter ma capitale natale du jour au lendemain. Alors, les lieux dont il est question : c'est CHEZ MOI !!! Caen et notamment la fac de Caen dont il est largement question dans l'oeuvre, je l'ai fréquentée. Les Nouettes, le château de la comtesse de Ségur dans l'Orne ? J'y ai amené mes enfants (petits... maintenant, plus rien ne les intéresse) pour une fête de l'âne (la nostalgie me prend à l'idée que j'en faisais ce que je voulais, avant, de mes gamins, jusqu'à les traîner à une fête de l'âne): imaginez des ânes déguisés avec chapeaux de paille, dentelles ajourées, rubans colorés, jambières en velours. Et moult petites filles tout de blanc vêtues et courant ça et là, tresses au vent, devant la belle bâtisse du XIXe siècle. Je fus évidemment ravie d'y retourner avec un des personnages du roman !
3. Les histoires de profs de fac, j'adore ça, et là, avec Sophie, j'ai été servie.
4. Quant aux romans policiers, je m'en délecte.
Bref, tout ça réuni avec humour (qu'est-ce que j'ai ri!) : un PUR délice plein de fantaisie et d'invention...
Alors, maintenant, le sujet (sans aller trop loin…, suspense oblige...)
Deux personnages : Sophie et Paul. Un remake de la Comtesse de Ségur ? Non, pas vraiment : Sophie Bogoroditsk a 68 ans, est prof à la fac de Caen (comme l'auteur, je crois...), spécialiste internationale de Ségur et bientôt à la retraite.
Paul de Freneuse est nettement plus jeune, il écrit une thèse sur les films qui n'ont jamais vu le jour et travaille notamment sur un film de Rohmer qui n'a a priori jamais été achevé : Les Petites Filles modèles, 1952, considéré comme le premier film de la Nouvelle Vague (mais les livres de Ségur, il ne les a pas lus.) Il a pour projet d'analyser le film sans l'avoir vu. Ah, ces universitaires !
Comment Sophie rencontra-t-elle Paul ?
Sophie a reçu une invitation pour une intervention à Berkeley sur l'adaptation cinématographique des Petites Filles modèles par Rohmer (mais Rohmer, elle ne connaît pas.) De même qu'elle ne connaît pas la Californie et que dire non à une telle occas', ce serait quand même dommage… surtout que tous les frais sont payés par l'université !
Donc Sophie et Paul vont se rencontrer à l'Abbaye d'Ardennes, siège de l'IMEC (l'Institut Mémoires de l'Édition Contemporaine), près de Caen, autour du fond Rohmer nommé RHM…
Vont-ils s'aimer ou se haïr ? Qui sait ?
 Pt'êt' ben qu'oui, pt'êt' ben qu'non ...
Nos deux détectives en herbe vont-ils trouver ce qu'ils cherchent ? D'ailleurs, connaissent-ils vraiment l'objet de leur quête ? Un film qui n'existe pas ? Le pourquoi de son inachèvement ou de sa disparition ? Des acteurs qui ne sont plus ? Des producteurs envolés dans la nature ? Des témoignages sur le lieu du tournage ? Ou bien... le sens de leur vie ? Ce qu'ils ont été et ce qu'ils seront après leur rencontre ?
Vont-ils se trémousser plus ou moins discrètement sur les airs de Radio Nostalgie, manger des crêpes, fumer clope sur clope, boire de la vodka ou du calva, Normandie oblige ? Ah, ça, oui, oui, oui !!!
Allez, j'arrête là, je ne vous raconte pas l'affaire Pottier qui va vous faire hurler de rire, ni la façon dont on survit en Normandie, ni qui détient le n°20 du magazine Frou Frou…

Croyez-moi sur parole, tous en voiture pour un road trip peu ordinaire ! Foncez ! Vous verrez, en vacances, qu'est-ce qu'on s'amuse !

                      

samedi 9 décembre 2017

Les Aventures de Ruben Jablonski d'Edgar Hilsenrath


Éditions Le Tripode
traduit de l'allemand par Chantal Philippe
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

L'originalité de ce livre, c'est le ton que le narrateur-auteur adopte pour raconter sa propre vie, l'oeuvre étant en grande partie autobiographique… Et quelle vie ! Un ton un peu détaché, beaucoup d'autodérision, d'ironie et de références à une sexualité assez débridée pour évoquer une vie difficile qui a coïncidé avec une des pires périodes de l'Histoire : la Seconde Guerre mondiale et le nazisme.
En effet, Ruben Jablonski, de confession juive, quitte avec sa famille, dès juillet 1938, Halle-sur-Saale en Allemagne, pour aller vivre chez ses grands-parents en Roumanie, en Bucovine et plus précisément à Sereth (actuellement le nord de cette région est en Ukraine, l'autre en Roumanie et Sereth se trouve côté roumain juste avant la frontière ukrainienne). Le père reste en Allemagne pour vendre son magasin puis compte partir pour Paris. L'enfance du narrateur dans cette région fut un bonheur absolu : les baignades dans la rivière, les balades à poney, les copains, l'école, le café, les bougies allumées pour Shabbat, l'apprentissage du yiddish. L'évocation des traditions juives et des mœurs dans cette petite ville me fait penser aux toiles de Chagall.
Une période d'insouciance bien loin des mauvaises nouvelles venues d'Allemagne, de la Nuit de Cristal et des troubles qui ont suivi. Mais la guerre semble vouloir les rattraper : la Roumanie devient fasciste et en 1941, les juifs de Sereth sont déportés vers l'est jusqu'au ghetto de Moguilev-Podolski, ville ukrainienne sur la rive orientale du Dniestr où ils parviennent à loger dans une école russe. Là, il faut survivre, se ravitailler comme on peut, ruser pour exister. « … à douze ans, on ne prend pas les choses au sérieux, et je voyais notre émigration plutôt comme une aventure » raconte Ruben qui va très vite comprendre que sans un brin de magouille, de malice et une chance inouïe, on ne s'en sort pas.
Après la libération du ghetto par les Russes en 1944, (il ne reste que cinq mille survivants sur les quarante mille juifs du ghetto), le narrateur quitte sa famille et revient à pied en Roumanie. S'en suit alors tout un périple qui a pour nom l'exil et qui mènera l'auteur jusqu'en Israël.
Il faut savoir que tous les grands épisodes de cette incroyable existence ont donné lieu à des récits : par exemple la déportation au ghetto de Moguilev-Podolsk de 1941 à 1945 est racontée dans Nuit (1964) et il s'inspire de son séjour en Israël pour écrire Le Nazi et le Barbier (1971). En fait, Les Aventures de Ruben Jablonski (1997), huitième livre de l'auteur, fait la synthèse des autres œuvres largement autobiographiques et, à mon avis, à lire absolument si l'on veut vraiment se rendre compte de ce qu'a enduré l'écrivain. Sachez aussi qu'Edgar Hilsenrath a soufflé le 2 avril 2017 ses 91 bougies !
Dans le roman, Ruben souhaite devenir écrivain et il dit après avoir découvert l'oeuvre de Remarque qu'il voudrait « réussir à mettre en œuvre cette légèreté apparente avec laquelle Erich Maria Remarque décrivait des scènes impressionnantes qu'il pimentait de dialogues très particuliers. » Je trouve que l'on a défini là l'impression qui se dégage effectivement du roman : une légèreté apparente, une espèce de ton neutre qui font que la terrible réalité nous est décrite sans pathos. 
Évidemment, certains lecteurs seront peut-être gênés par cette distance liée à l'écriture même. Je crois qu'au contraire le projet de Hilsenrath est de dire. De TOUT dire sans rien censurer : ce qu'il a vu, ce qu'il a ressenti (et tant pis si, au pire moment de la guerre, son appétit sexuel le gagne), ce qu'il a fait (voler, trahir pour manger, pour vivre). 
Oui, il dit et ça peut choquer. 
Mais c'est la vie.
 Et précisément, ce qui domine, finalement c'est son goût pour la vie, les femmes et l'écriture. Cela le sauvera. 
Les Aventures de Ruben Jablonski sont le roman initiatique d'un jeune homme qui va faire un pied de nez à l'Histoire : vous ne m'aurez pas, je m'en sortirai toujours. Bel hymne à la vie : car dans les pires moments, il trouve toujours l'envie et le besoin insatiable d'aimer, de se faire plaisir, d'apprécier le corps d'une femme, de déguster une délicieuse pâtisserie, de fumer une cigarette, d'admirer un paysage.
Cet appétit de la vie, qui donne l'impression qu'il va toujours s'en sortir, se débrouiller pour trouver une échappatoire, me rappelle celui de Charlotte Delbo dont parle Valentine Goby dans « Je me promets d'éclatantes revanches » : oui d'Auschwitz, on peut se délivrer, dit celle qui compte bien profiter de la vie, rire, fumer, aimer, manger, s'abandonner au superflu et écrire. Pour se libérer, pour prouver que l'on existe encore, que l'on est vivant.
Eh bien, Ruben (Edgar) semble avoir mis en œuvre cette technique de survie dès son enfance. Il s'en sortira lui aussi par la parole, en racontant ce qu'il a vu, tel qu'il l'a vu, sans trémolos, sans ornements, sans cris, sans pleurs. C'était comme ça, c'est tout et inlassablement, dans l'oeuvre, dès qu'il rencontre quelqu'un, il raconte, reprend depuis le début (ce qui d'ailleurs crée un effet un peu étrange pour nous lecteurs puisque nous savons déjà tout cela, nous venons juste de le lire!) Mais peu importe. Il faut dire et redire. Raconter, répondre aux questions parfois naïves ou déroutantes sans jamais s'énerver, sans jamais verser une larme, sur le simple ton du constat.
Oui, il s'agit donc bien là d'un roman d'aventures - et l'on sait que les super héros ne meurent jamais ! - qui a quelque chose de l'esprit BD (soudain, je repense aussi au travail d'Art Spiegelman pour Maus), ce que rend très bien la magnifique couverture graphique très colorée : un pied de nez à la mort dans cette volonté absolue de s'en sortir et de jouir de la vie.

Longue vie à vous Edgar Hilsenrath, chaque jour que vous vivez est une petite victoire sur le mal qu'ils auraient aimé vous faire et la preuve même qu'ils ont échoué.

     
 


mercredi 6 décembre 2017

Le Presbytère d'Ariane Monnier


 Éditions JC Lattès
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Quel texte ! Quel roman ! Je l'ai lu d'une traite, complètement happée par l'atmosphère glaçante qui s'installe progressivement, me demandant comment tout cela allait se terminer, relisant certains passages pour être sûre de bien comprendre ce qui se tramait.
Évidemment, le sujet y est pour quelque chose (je vous en parle dans deux minutes) mais je crois que l'écriture que j'ai trouvée fascinante, notamment à travers les métaphores poétiques de l'eau ou des structures syntaxiques audacieuses, contribue pleinement à créer cette impression d'être, nous aussi, progressivement, comme pris au piège. En effet, j'ai eu le sentiment d'avancer dans l'oeuvre avec la peur de découvrir le pire, de comprendre ce que tous les sous-entendus ou les images qui disent sans dire laissent deviner à demi-mot. J'ai même relu certains passages pour m'assurer que mon esprit ne s'égarait pas, que je n'inventais rien.
Un insupportable malaise s'installe peu à peu.
Et le piège se referme sur eux… les enfants.
En effet, c'est un livre sur la violence, une violence cachée, sournoise, qui ne porte pas son nom mais qui détruit les êtres.
Le sujet ?
Balthazar Béranger, médecin, est un homme de goût : il s'installe dans un ancien presbytère avec sa femme Sonia. Pour lui, « cela fait sens d'habiter dans un presbytère », comprenez que c'est un lieu qui a une âme et ça va avec l'idée que Monsieur se fait de la vie.
Les pièces sont vastes : il a de la place pour installer son piano et son clavecin. Car Monsieur est musicien. Et puis, il aime les vraies choses, les belles choses : l'Art, la Nature, la Littérature, la Culture, la Morale. 
Et les couverts en argent lorsqu'ils brillent... 
Quant aux enfants, Clément, Sébastien, Manon et Alice, vous pensez bien que Monsieur désire les élever dans la Beauté, en dehors de ce monde abject qui est le nôtre. Pas de télé « qui empêche les enfants d'épanouir leurs facultés d'imagination », pas de radio, pas d'école (inutile et vulgaire), pas de sucreries (un poison pour le corps), pas de foot (idiot), pas de jouets en plastique (clinquants et de mauvais goût), bref que toutes ces horreurs demeurent hors de sa vue et de celle de ses enfants. À la place ? De l'Art, de la musique (ils apprendront le violon), des bonnes manières (on ne parle pas à table), de bonnes fréquentations (ah, ces nouveaux amis musiciens… des gens si sensibles). 
« Je me soucie de votre âme » déclare Monsieur à ses enfants, éteints. Beau programme n'est-ce pas ? Ils se doivent d'être reconnaissants, ce serait la moindre des choses, non ?
Sonia se plie à ses exigences et se tait. Elle ne va pas voir ses petits qui pleurent la nuit, non, lui dit son époux, ils deviendraient capricieux. Balthazar consent tout de même à se plier à une certaine forme de modernité en achetant une machine à laver le linge mais, ah, quand même… avant…
« Tu n'aimerais pas - Balthazar pose la question sans la regarder, un sourire vague flottant sur ses lèvres - hein, étendre les draps dans le jardin, les soirs de lune… Bien, dit-il avant de quitter la pièce d'un pas rapide et de s'éclaircir la voix, pendant que Sonia, lentement, referme les portes de l'armoire. Non, je n'aimerais pas dit-elle doucement
Alors, Sonia tricote de jolis gilets de laine que les enfants enfilent sur des petits cols blancs. Les gens les trouvent adorables, n'est-ce pas là l'essentiel ?
Un jour, Balthazar parle à la maison d'un jeune ado maltraité par sa famille qui pourrait venir un peu au presbytère recevoir des cours de français donnés par Sonia. N'est-ce pas Sonia ? Ils se doivent d'accueillir ce pauvre garçon, eux, « des êtres de coeur, des êtres raffinés ». Tanguy va peu à peu faire sa place dans la famille, s'occuper des enfants qui l'adorent parce qu'il apporte un peu de joie, un peu d'ouverture dans cet univers austère et rigide où règnent silence et non-dit.
Je ne vous en dis pas plus mais sachez que tout ce petit monde bien raide et bien propre sur lui va tout doucement plonger dans l'horreur, la folie. Et encore une fois, l'écriture allusive, métaphorique et très minutieuse d'Ariane Monnier exprime parfaitement la façon dont cette famille va progressivement, sans même s'en apercevoir, sombrer dans la monstruosité.
J'ai beaucoup aimé le portrait de cet être insupportable, pervers, ce despote qu'est le père avec tous ses principes rigides et son autorité tyrannique : ses gestes, ses expressions, ses tics de langage rendent très crédible ce personnage abject, dominateur, destructeur, pour qui seules les apparences comptent. Donner l'image d'une famille parfaite, quitte à refuser de voir ce qui dérange, quitte à nier l'évidence.

Un huis clos étouffant et terrifiant écrit dans une langue magnifique, envoûtante : Ariane Monnier, un auteur à suivre !

mardi 5 décembre 2017

Le petit garçon sur la plage de Pierre Demarty


 Éditions Verdier
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Voici une œuvre qui m'a beaucoup touchée : en lisant le titre, Un petit garçon sur la plage, je me doutais qu'il serait question de la photo du petit Aylan, l'enfant syrien retrouvé mort sur une plage de Turquie. Il est d'ailleurs terrible de se dire que ces mots « petit garçon sur une plage » plutôt que de m'évoquer des jeux de sable et des rires éveillent en moi des images de mort et de tragédie. Images avec lesquelles on vit, consciemment ou non.
Dans le roman, le narrateur est un homme qui a tout pour être heureux : une femme et deux enfants qu'il aime, un emploi, une petite vie tranquille qui semble le contenter. Il sait que le monde n'est pas rose mais il le traverse plutôt bien que mal. Un homme sachant garder ses distances par rapport à une réalité agressive et laide. Un homme pas concerné.
« C'est un homme doux, effacé, un homme à qui la vie n'a pas fait de bruit et qui lui-même n'en a pas fait beaucoup… C'est un homme doux, effacé, un homme qui n'entretient avec le monde et sa propre vie que des rapports de bon voisinage. Un homme en lisière des choses. Qui les regarde passer, le frôler, derrière un infranchissable voile d'indifférence. »
Et puis, un soir d'été, en sortant du travail, sa famille étant partie avant lui en vacances, il entre, un peu désoeuvré, dans une salle de cinéma. Il ne sait pas trop bien ce qu'il va voir. Sans les siens, il est un peu perdu et se laisse guider par le hasard. Le film commence. L'histoire ne le passionne pas, il n'aime pas la science-fiction. Soudain, pourtant, une scène le saisit : un petit garçon est pris par les flots. Le narrateur sent en lui naître une émotion qu'il va avoir du mal à contenir et qui va envahir progressivement tout son être tel un raz de marée. Lui qui se croyait à l'abri, soudain, il flanche, la carapace cède, l'enveloppe se déchire, il est submergé par une émotion intense, happé.
Et il pleure.
« Il y a d'abord, et seulement, ce brusque influx de chaleur, loin à l'intérieur de lui, quelque part, un embrasement spontané de quelque chose au fond du ventre, un point, une torsion incandescente, qui peu à peu remonte la colonne de son corps comme un relent de lave chaude et bilieuse… Une liquéfaction de l'intérieur, et qui le pétrifie dans son fauteuil, les yeux rivés à l'écran qui se mettent à bourdonner, quelque chose qui appuie derrière les globes, glisse sous les os des épaules, du crâne, saisit et serre la nuque, l'immobilise en dedans, comme s'il était coulé soudain de l'intérieur dans une lourde pâte tiède de béton qui prend. »
Lui qui se croyait à l'abri du tumulte du monde se prend la vague en pleine figure, violemment, au point, au sortir de cette salle de cinéma, de n'être plus le même homme.
Et son regard sur le monde et sur les siens aura à jamais perdu l'insouciance qui était la sienne avant.
Plus tard, c'est l'image du petit Aylan qui le heurtera de plein fouet, le poussant définitivement loin de toute certitude, de toute permanence, dans un monde où les enfants meurent sur les plages plutôt que d'y jouer.
« De quels fantômes, de quelles fêlures sommes-nous les hôtes ? »
Quel fardeau portons-nous chaque jour sans en être conscients, nous croyant heureux et intouchables, chanceux et invulnérables ? Et pourtant…
Pourquoi, alors que je ne savais rien de ce livre, le titre m'a-t-il portée vers la mort plutôt que vers la vie, l'été, les vacances, les pâtés de sable ? Pourquoi, lorsque l'on me dit « petit garçon sur la plage », me vient immédiatement à l'esprit une image insoutenable, un fait insupportable qui n'a a priori en rien changé ma vie, qui ne m'empêche pas de rire et d'être heureuse ?
Je crois qu'au fond la réalité est tout autre : nous nous croyons protégés par nos écrans, espèces de filtres, de remparts derrière lesquels nous découvrons, bien tranquillement croyons-nous, les horreurs du monde.
Et pourtant, il n'en est rien.
Nous sommes tous comme le narrateur porteurs ignorants d'une insupportable réalité et l'on croit pouvoir faire avec .
Mais, encore une fois, il n'en est rien.
Appuyer sur le bouton pour faire disparaître l'image ne suffit pas. La réalité s'est immiscée.
Et rien n'est plus pareil.
Il est trop tard.
« Des images on ne ressort pas, ni ceux qui les habitent, ni ceux qui les regardent. »
Un très beau texte dont l'écriture est du côté de l'obsession, du ressassement, de la répétition pour plusieurs raisons, je pense. 
Peut-être parce que décrire dans les moindres détails l'inacceptable permet d'en prendre conscience, et il faut du temps pour cela. 
Peut-être cela donne-t-il aussi le sentiment de pouvoir circonscrire l'impensable, « admettre » l'inadmissible, l'enfermer, le juguler, le dompter. Que sais-je ? Il est là mais comme prisonnier des mots qui l'enferment. C'est peu face à l'effroi, à la sidération qui est la nôtre mais c'est déjà ça. Les mots « couchent » la réalité. Peut-être espère-t-on la dominer ainsi...
Mais la prose de Pierre Demarty traduit aussi très justement les sentiments, les émotions qui arrivent par vagues successives, que l'on croit maîtriser mais qui finalement, à force de va-et-vient, nous emportent, nous creusent, nous rongent, comme un raz de marée.
Enfin, cette écriture de l'énumération se fait aussi le reflet d'une information qui nous arrive de partout, nous assaille sans que soit opéré aucun tri, dans un vrac insupportable qui tend à tout mettre sur le même plan.

Beaucoup de sensibilité, donc, dans ce roman qui dit toute la souffrance s'emparant d'un être et le faisant brutalement basculer vers une autre façon de voir le monde et d'être père. Poignant.

samedi 2 décembre 2017

Leur séparation de Sophie Lemp


 Allary Éditions
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Un petit livre tout simple et extrêmement touchant : la narratrice évoque la séparation de ses parents lorsqu'elle était encore une jeune adolescente et la peine qu'elle ressent encore alors qu'elle est devenue adulte et qu'elle a elle-même des enfants.
« Mon enfance m'apparaît comme scindée en deux. Pourtant une séparation n'est pas une mort brutale. J'avais depuis longtemps conscience des difficultés que rencontraient mes parents et cela faisait quelques semaines qu'ils m'avaient fait part de leur décision. Je savais. Mais jusqu'à la dernière minute, j'avais espéré. »
Il y a eu un avant fait de joies, de vacances ensemble, de sorties chez des amis, de couleurs et de bruits, d'insouciance, de sérénité et de bonheur et un après, rongé par l'angoisse, le désarroi, l'incompréhension, la culpabilité, une vie plus triste et plus terne, plus seule et plus silencieuse. Entre les deux : elle, ce qui « reste » d'une certaine façon d'une union qui n'est plus, de quelque chose qui semble disparu à jamais.
Les mots choisis par l'auteur pour évoquer ce qu'elle a vécu comme un véritable déchirement portent toute sa douleur contenue, sa souffrance tue. Le ton est grave. On sent à quel point son enfance fut meurtrie par cette séparation mais, et c'est là que réside, je pense, toute l'originalité de l'oeuvre, cette douleur perdure dans l'âge adulte. On se dit que le divorce, fait de société, ne devrait en aucun cas être « banalisé » : on mesure mal, en effet, le déchirement vécu par l'enfant et la plaie qu'il portera encore adulte. Parce que, nous dit Sophie Lemp, cette séparation aura un impact sur notre vie d'adulte.
« Pour ses onze ans, ma fille a voulu réunir ses grands-parents. Ils ont accepté et nous avons dîné tous ensemble. A la fin de la soirée, elle est allée chercher son Polaroïd et nous a demandé de nous installer sur le canapé. Mon père s'est retrouvé près de ma mère. Quand il l'a remarqué, il a changé de place. Il n'a rien dit, mais j'ai compris qu'il ne voulait pas être à côté d'elle. Plus tard, seule dans la cuisine, j'ai pleuré. Je n'avais plus trente-sept ans, je n'étais plus une jeune femme, je n'étais plus la mère de mes enfants. J'étais seulement la fille de mes parents et ils avaient divorcé. »
C'est avec des mots pleins de pudeur et de sensibilité que l'auteur, inconsolable, laisse entendre toute la douleur encore vive qui émane de cette plaie qui ne cicatrisera sans doute jamais et qu'elle porte chaque jour, espèce de fardeau éternel, tourment perpétuel : « … comme un jour j'ai cessé de dire mes parents, je ne dirai jamais à mes filles vos grands-parents. »
Et ce livre, peut-être, comme une dernière façon de les réunir, malgré eux.

Très, très émouvant.

mercredi 29 novembre 2017

L'ordre du jour d'Éric Vuillard


Éditions Actes Sud
★★★★★ ( J'ai adoré)

Alors, c'est lui, le Goncourt 2017 : j'avais parié pour d'autres, L'Art de perdre notamment. Je n'avais pas lu L'ordre du jour, et quand je me suis retrouvée devant ce petit ouvrage de 150 pages, je me suis dit qu'il avait dû faire fort et que je devais avoir sous les yeux une espèce de concentré, de pur jus littéraire. À aucun moment je n'ai douté des dons d'Éric Vuillard que je ne connais que depuis son 14 juillet qui m'avait ravie. Mais quand même, un Goncourt aussi « court », était-ce possible ? Était-ce assez « nourrissant » ?
Eh bien oui, c'est possible : la puissance de ce que nous dit Vuillard est là, dans ces quelques pages. Une claque, comme on dit. Ce fut chez moi, qui ne suis pas historienne, une vraie claque. Parce que non seulement, j'ai appris beaucoup de choses mais j'ai eu le sentiment de les aborder, comment dire… de l'intérieur, des coulisses.
Avec Vuillard, en effet, on ne voit rien de loin, non, on est collé aux gens, aux choses, on frôle les épaules, on voit couler les gouttes de sueur, on observe les tics nerveux. On est présent avec eux, là, dans la même salle, on respire le même air, on mange la même soupe. Oui, les hommes politiques, puisqu'il s'agit d'eux, ne sont plus des entités abstraites, ils ont des corps, ils transpirent, ils suent, de peur ou de honte, de colère ou de haine. Ils existent, on les voit, on les sent, on les touche.
On les vomit même parfois.
Et du coup, les grands événements soulignés en rouge sur nos cahiers d'Histoire apparaissent vraiment comme étroitement liés à la personnalité, à l'humeur (bonne ou mauvaise, pied gauche ou pied droit ?) de ceux qui se trouvaient là, ce jour-là, à ce moment-là. Quand on connaît les conséquences de certaines sautes d'humeur, ça donne le tournis !
Oui, je le sais, ce sont les hommes qui font l'Histoire mais parfois les événements, les dates, toujours mis en avant, semblent effacer ceux qui en sont à l'origine. Les grands événements ont toujours quelque chose d'inexorable. Or ce livre nous rappelle, comme le dit Vuillard dans une interview radiophonique, que « l'Histoire est ce que nous en faisons. »
Dans 14 juillet, l'écrivain se plaçait du point de vue du peuple. Là, nous nous trouvons derrière l'épaule des grands de ce monde, dans le sillage de la fumée de leur cigare et des effluves de leur eau de Cologne. Avec Vuillard, l'Histoire est incarnée et c'est vertigineux, encore une fois, d'imaginer que de terribles événements auraient pu être, à peu de chose près, évités : un non au lieu d'un oui timide, un coup de fil au lieu d'un silence réservé, un coup de poing sur la table plutôt qu'une courbette. Parce que, comme l'écrit l'auteur, et je pense que cette phrase est peut-être le coeur de ce roman : « Les plus grandes catastrophes s'annoncent souvent à petits pas. »
J'ai lu L'ordre du jour comme une espèce de prologue en trois actes d'une des pires tragédies de tous les temps : le nazisme et ses terribles conséquences.
Trois actes : les uns ont ouvert leur porte-monnaie, les autres ont fermé les yeux, les derniers se sont tus. Les moins forts ont gagné.
Les uns, ce sont les vingt-quatre industriels qui, le lundi 20 février 1933, donnent de l'argent, beaucoup d'argent, au parti nazi qui n'a plus un rond : les Opel, Varta, BASF, Bayer, Agfa, Siemens... qui remplissent les poches de Goering et de Hitler pour préparer la campagne électorale des élections du 5 mars. « Ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l'Enfer ». On leur demande, ils donnent, gentiment. (Plus tard, ils se serviront d'une main-d'oeuvre à bon marché en la personne des prisonniers des camps...)
Les autres s'appellent les puissances étrangères. Prenons par exemple Halifax, Lord Halifax, président du conseil britannique, qui en novembre 37 rencontre Goering en Allemagne, se promène en son agréable compagnie, sourit, rit et assure en posant sa main sur le bras de son hôte, que « les prétentions allemandes sur l'Autriche et une partie de la Tchécoslovaquie ne sembl[ent] pas illégitimes au gouvernement de Sa Majesté, à condition que cela se déroule dans la paix et la concertation. » Ah, la politique d'apaisement… J'imagine les rires moqueurs de Goering et de son acolyte moustachu lorsqu'ils se sont retrouvés tous les deux et qu'ils ont reparlé des propos d'Halifax. Je les imagine se gaussant devant ce tapis rouge extra large et moelleux à souhait qu'on déroulait à leurs pieds. À chaque fois que je lis des textes sur l'Histoire, je crois rêver. Allez-y les gars, amusez-vous mais ne vous faites pas mal. Et surtout, foutez-nous la paix, on fait la sieste ! « Oui, il n'a pas pu ne pas deviner, sous le masque pâteux et boursouflé, le noyau effrayant. » Il l'a vu mais il s'est tu.
D'ailleurs, je parle de tragédie mais vous savez, on rit beaucoup dans L'ordre du jour : de la naïveté par exemple des gouvernements français et britannique. Une scène du récit est à ce titre purement incroyable : le 12 mars 38, tandis que l'Allemagne envahit l'Autriche, au 10 Downing Street, Chamberlain reçoit l'ambassadeur Ribbentrop qui, pour retarder une éventuelle action du côté britannique, raconte à l'assemblée, avec moult détails, calembredaines et calembours, ses parties de tennis et celles de Bill Tilden. Ah, ah, on se marre ! Et de faire durer le plaisir le plus longtemps possible devant une assemblée médusée, ennuyée et incapable de briser le protocole. A la fin de cette soirée, se retrouvant avec sa femme en voiture, il rit. Il s'est moqué de Chamberlain et de Churchill, leur a fait perdre du temps : cela s'appelle une bonne farce. Embobinés, roulés dans la farine, bernés, pigeonnés.
Une autre bonne farce sidérante : au procès de Nuremberg, Goering et Ribbentrop rient en écoutant les enregistrements de leurs échanges qui avaient pour but de piéger les services secrets britanniques. Je lis cela. Suis-je dans une fiction ? C'est un récit, non un roman. Est-ce à dire que c'est vrai ? Je découvre médusée les archives de l'INA où l'on voit les nazis rire, attention, pas des petits rires discrets (eh, les gars, un peu de pudeur, je vous rappelle qu'il y a eu, au bas mot, soixante-dix millions de morts...), non, aucune retenue, des fous rires et tous se marrent du bon coup, de la bonne farce. On vous a bien eus les mecs, hein, on a été bons ! Tous...
Hilares.
Bidonnés.
À gerber.
La fiction dans le réel. J'aurais préféré qu'elle se cantonne à la littérature.
Ma littérature chérie, protège-moi du réel.
Troisième acte du prologue : 12 février 1938. Schuschnigg, chancelier d'Autriche, rencontre Hitler au Berghof : il est accusé de mener une politique anti-allemande, cela doit cesser, il doit signer l'accord - et c'est non négociable. Quel accord ? Oh, trois fois rien: que l'Autriche et le Reich se consultent sur les problèmes internationaux, qu'un nazi de l'équipe du moustachu soit nommé ministre de l'Intérieur, que les nazis emprisonnés soient libérés etc, etc. Évidemment, transpire Schuschnigg, ça fait beaucoup… L'autre s'agite, ses yeux noirs roulent furieusement, il crie. Schuschnigg a chaud, il a peut-être mis un pull de trop ce matin. Il regarde avec envie les sommets enneigés. On temporise, on traîne, on détourne l'attention, on fait genre (pour être moderne ... mais ça colle plutôt bien ici parce qu'au fond, tout est joué), que penseriez-vous d'un plébiscite ? Oui, non ? Ah bon. Puis on signe.
Oui au fond, tout est joué et le pire de tout cela, c'est que tout s'est joué sur du BLUFF, du VIDE, du RIEN. Il faut se tenir aux murs pour lire ces lignes, ne plus penser aux millions de morts, à toutes ces vies bousillées. Insupportable.
Oui, du BLUFF parce que les forces armées françaises sont largement supérieures aux forces allemandes et que celle qui se présente comme la meilleure armée du monde a des blindés en carton pâte à peine capables de franchir un petit col. Oh, l'évocation de cette panne géante de panzers… Grotesque. Du Charlie Chaplin. L'invincible armée qui tombe en panne toute seule. L'attaque éclair qui devient un « embouteillage de panzers. »
Oui, du BLUFF parce que tout est propagande, manipulation, manifestation de forces qui ne sont pas, qui n'existent pas : « réussite inouïe du culot ». Ils nous ont eus, on s'est fait berner. De la poudre aux yeux.
J'en pleurerais.
Voilà ce que l'on touche avec les bouquins de Vuillard, la quintessence de l'Histoire, son coeur qui est le coeur des hommes qui se sont trouvés là. On la sent battre, cette Histoire, on sent qu'elle est étroitement liée au tempérament de ceux qui l'ont faite, à leurs désirs, leur volonté de puissance, leur orgueil, leur démesure, leurs qualités d'orateur, leur pouvoir de fascination et de séduction, leur capacité à BLUFFER, à baratiner, à épater la galerie...
Deux choses encore : j'ai relu récemment Le joueur d'échecs de Stefan Zweig. Sur le paquebot qui les conduit en Amérique du Sud, deux hommes : d'un côté, Czentovic, le champion du monde, un être inculte, qui sait à peine lire, une brute épaisse et bornée, cupide et froide, apathique et stupide. Face à lui B., un homme raffiné, intelligent, cultivé, bien meilleur aux échecs que le champion du monde. Or, B. a été arrêté à Vienne la veille de l'Anschluss, il est resté plusieurs mois enfermé dans une chambre et surveillé par la Gestapo. C'est là que, dérobant un manuel d'échecs, il jouera nuit et jour, refera, mentalement, les plus grandes parties. Mais là, sur ce paquebot qui l'éloigne de son pays qu'il doit fuir, il est amené à jouer contre l'autre. L'autre qui est plus faible.
Et pourtant, c'est l'autre qui gagnera parce qu'il aura avec lui le BLUFF. Sans aucune empathie face à un adversaire nerveux, Czentovic a compris qu'il doit jouer lentement, très lentement. Czentovic n'est pas intelligent mais il est rusé. Il voit que B. est tendu, qu'il a besoin de jouer vite. (La ruse n'est-elle pas une forme d'intelligence, me direz-vous… et puis le jeu, c'est le jeu…me direz-vous encore...)
B. perd. Et pourtant, c'était le meilleur, le plus fort aux échecs.
Encore une fois, la brutalité gagne.
Oui, je sais l'humaniste perd la partie mais il reste le meilleur, le meilleur homme. Maigre consolation...
Zweig se suicide après avoir écrit cette nouvelle. On est en février 1942. Je crois qu'il a tout compris : l'humanisme européen auquel il croit est mort. L'ouverture aux autres, la mémoire, l'intelligence, la modération, la liberté, le langage ont laissé place au nationalisme, à l'amnésie, à la bêtise, au fanatisme, à l'aliénation, à la violence, et au silence.
Soyons vigilants.
Attentifs.
Au BLUFF.
Une dernière chose. Page 48 à 52, de L'Ordre du jour, Vuillard fait référence à Louis Soutter, peintre, musicien, que j'ai découvert cet été à travers le livre de Michel Layaz : Louis Soutter, probablement. J'ai été très émue de lire ces lignes pleines d'humanité à travers l 'évocation de cet homme dans son asile de Ballaignes peignant avec ses doigts « ses petits personnages obscurs, se tordant comme des fils de fer ». Lui, enfermé, alors que les hommes les plus dangereux se baladaient librement. Quel contraste !
J'arrête là, j'ai trop parlé.
Pour finir :

L'ordre du jour est un bouquin vraiment puissant, poignant, saisissant qui mérite amplement sa récompense.

                             

dimanche 26 novembre 2017

Summer de Monica Sabolo


 Éditions JC Lattès
★★★★☆ (J'ai beaucoup aimé)

Finalement, peut-être le personnage principal de ce roman est-il le lac de Genève : il est là, large, somptueux, changeant constamment de couleur, jouant de ses reflets, comme un appel vers les profondeurs, mystérieuses et envoûtantes, pleines de monstres repoussants.
Est-ce vers ces abîmes qu'a été si soudainement engloutie Summer ? Longtemps, on a pensé que l'on retrouverait son corps bercé par des vaguelettes argentées, ses longs cheveux blonds emmêlés dans les roseaux. Summer Wassner, dix-neuf ans, une adolescente lumineuse et d'une folle beauté, disparut lors d'un pique-nique entre amis. C'était l'été, le bonheur, l'insouciance, la sensualité, l'adolescence. « Ma sœur ressemblait pour de vrai à une reine de beauté de feuilleton américain, ces filles saines, aux jambes élastiques, avec des dents blanches irréelles, et dans leurs yeux une lueur insaisissable évoquant le chagrin ou le mal. Ces filles qui ont des rêves trop grands pour elles, ou qui font naître une douleur, quelque chose qui ressemble à du ressentiment, dans le coeur des garçons, et qui finissent dans le coffre d'un 4X4, au fin fond d'une forêt. » 
Benjamin, son frère cadet, ne s'en est jamais remis. Vingt-quatre ans auparavant, dans la belle maison au bord du lac, les parents de Summer furent pétrifiés : ils cherchèrent, attendirent, guettèrent le moindre mouvement. Les nombreux amis accoururent pour les aider, les plaindre, pleurer. Rien. Summer avait disparu. Définitivement, semblait-il.
 Alors les années passèrent, autant de saisons, plates et lentes, floues et sans saveur. Aucune ne rapporta Summer et le malaise de Benjamin, âgé maintenant de 38 ans, se fait chaque jour de plus en plus profond, gagnant tout son être, l'empêchant de vivre, de respirer, d'aimer, de grandir, de devenir un adulte.
 Lui qui aimait tant ses parents, sa sœur, les plaçant bien au-dessus de lui même, ayant la vague impression qu'au fond, il ne les méritait pas, comme si sa place n'aurait jamais dû être parmi des êtres si beaux, si pleins de charme et à qui tout réussit, Benjamin, tant d'années après, vit hanté par des cauchemars d'où il émerge tétanisé, tendu, vaincu. 
Oui, il fallait l'admettre, Summer avait définitivement disparu. Elle ne reviendrait plus. Elle était morte, c'était certain. Il avait beau se repasser en boucle les images déjà anciennes de ce pique-nique, il ne trouvait rien qui puisse le mettre sur la voie, rien qui le conduise à sa sœur. « On finit toujours par retrouver les gens, ils laissent des traces. » avait confié l'inspecteur Alvaro Aebischer au moment de l'enquête.
 Pourtant, Summer n'en avait laissé aucune. Elle s'était soigneusement évaporée, volatilisée. Le silence régnerait dorénavant pour toujours dans cette belle villa face au lac où tous semblaient cacher quelque chose et ne vivre que pour les apparences, à la surface des choses, comme s'ils craignaient de plonger en eux-mêmes et d'être incapables de refaire surface.
Un roman tout en atmosphère, en attente, en silences dont l'intérêt, me semble-t-il, est lié au point de vue choisi par l'auteur pour raconter les événements : en effet, le narrateur, Benjamin, est un être à part, profondément dépressif, timide, fragile et d'une extrême sensibilité ; du coup, on doute de sa juste vision des choses, de sa capacité à interpréter le réel. Benjamin souffre de sa difficulté à comprendre ce qu'il voit, à mettre des mots sur ce qu'il sent, sur ce qu'on lui cache depuis toujours. Il erre en lui même comme dans la vie, dépossédé de la personne qu'il aime le plus au monde et son existence ressemble à une espèce de flottement dans une eau trouble et nauséabonde dont il ne parvient pas à s'extraire pour regagner le bord.
 Il coule lentement, s'enfonce, est tiré vers le tréfonds où se trouve peut-être cette sœur, cette Ophélie aux cheveux dansants, ce soleil qui lui manque et dont l'absence le maintient en profondeur. Pendant combien de temps parviendra-t-il à vivre ainsi, en apnée ? N'est-il pas, lui aussi, en train de disparaître, d'être englouti ? A moins qu'une force inattendue le tire de là et le pousse à s'en sortir...
C'est un texte fascinant que nous offre là Monica Sabolo sur le thème de la famille, des rapports entre ses membres, de ses secrets, une œuvre pleine de poésie, de métaphores aquatiques à la fois sensuelles et mystérieuses, porteuses de vie et de mort. 
Et ce lac… si beau et si terrible, presque menaçant, symbole des profondeurs opaques de la psyché humaine où Benjamin, tel un fantôme, patauge et s'enlise depuis son jeune âge, tentant de se relever pour vivre enfin...

Une belle lecture, magnétique et envoûtante.